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Juste une goutte
« Certes, parfois la vengeance est un plat qui se mange
froid, mais c’est surtout un plat qui se déguste ».
Qui n’a pas rêvé d’éventrer son percepteur ou deux, trois employés du trésor public ? Qui n’a pas songé égorger un administrateur judiciaire au-delà d’une procédure collective n’ayant pas abouti ? Qui encore n’a pas souhaité, un par un, arracher les ongles d’un huissier de justice ou ceux du commissaire- priseur l’accompagnant ?
Eh bien moi, je l’ai fait. Enfin, j’ai fait quelque chose du genre. Et, il n’y pas si longtemps. Je raconte un peu ma vie pour mieux situer les conséquences de mon acte (de celui-ci, notez que je n’en cherche aucun pardon). Ayant travaillé depuis l’âge de 14 ans (et toujours dans le commerce depuis peu après), je décidais de m’investir dans ma propre exploitation à mon quarantième anniversaire sonné. Ce qui me paraît normal, somme toute ! Du moins au sein d’un pays libéral comme prétend être le nôtre. Du point de vue investissement, rien ne fut facile, mais, tout de même, j’eus la chance de pouvoir négocier avec un propriétaire complaisant, qui me consentit un faible loyer permettant d’autres investissements plus immédiats. À savoir, l’aménagement ainsi que la publicité, indispensable à notre époque. C’est un magasin de jouets que j’ouvris à cet emplacement jugé de faible achalandage. Un rêve d’enfant, peut-être !
Quoiqu’il en soit, ici, je fis plus que cela. Très heureux d’une réussite rapide, d’ailleurs. Il y en avait pour tous les âges : de la poupée monobloc à la maquette aéronautique de 1500 pièces à coller. Et puis, même des adultes modélistes venaient échanger leur argent avec ma passion pour les miniatures, les figurines et autres représentations de ce qui constitue le monde comme le voient les enfants. Ces enfants que j’aime également ; ces enfants dont, toujours, je m’étonne de l’innocence tout en sachant qu’ils deviendront adultes, avec ce que cela comporte. J’aime les enfants, c’est certain ; par contre, je n’aime pas les cons. Malheureusement, ce fut pourtant ce qui devait m’arriver de pleine face en ce monde qui s’accorde, lui, davantage le rêve de nuire.
Dès mon premier mois d’ouverture, je subis la visite d’une paire d’employés de mairie, procéduriers à souhait.
Et, à quoi l’on reconnaît cela ? Déjà à l’absence de cravate, substituée par un foulard écarlate, signe affiché d’appartenance au peuple – la cravate, étant réservée aux spéculateurs, c’est le signe porté par le sbire du capital.
Ensuite, par le verbe très haut qui vous est adressé comme celui d’un maître mécontent de son mauvais élève ; c’est-à-dire vous. « Service des contrôles sanitaires », c’est de cette façon qu’ils se présentent. Jusqu’ici, rien d’alarmant, mais, de suite, comme si leur visite avait été téléguidée, l’accent fut mis sur les carences de mon établissement au regard de son accès aux personnes handicapés. Les toilettes trop étroites, deux marches paralysantes à l’unique entrée ; là, je suis en faute. Entendons que la conformité en exige plus. J’engageais des travaux au plus pressant en ce qui concerne les marches, et, derechef, je suis verbalisé pour manque d’autorisation quant au stationnement de la bétonnière destinée au coulage de la rampe devant se substituer aux dites marches. Compte tenu que mon établissement se trouve pitoyablement isolé du reste de la zone d’activité, et même du gros de la circulation, je me demande encore d’où vinrent ces autres fonctionnaires au stylo bien affûté. L’administration aurait pu, sur le coût, s’estimer heureuse et comblée, hélas, je devais subir une autre visite de contrôle encore plus draconienne que la précédente. Pour cette fois, un seul représentant municipal m’invective : celui qui, des deux premiers, apparaissait comme le chef. Manifestement, de ma rampe, il s’en contrefout. Pour lui, ce n’était qu’un amuse-gueule. À présent, il entre comme étant connu, donc sans s’encombrer de la politesse que l’usage doit cependant préconiser. Il entre dans un lieu recevant du public, donc chez lui. Inutile de vous décrire ici le manque d’égard qu’il observa auprès de ma clientèle présente. Ce fut le tableau électrique tout d’abord visé ; là, pas de certificat de conformité. Ensuite, les extincteurs non homologués directement à leur usage de proximité (il faut de la poudre et non de la neige) ; la sortie de secours donnant sur une cour fermée ; la présence d’amiante dans les faux plafonds. Bref ! j’étais bien reparti dans de fortes dépenses. Tout de même, m’ayant envoyé la capitainerie peu de temps après, cette dernière devait m’informer que la distance de recul de la cour restait suffisante en cas d’incendie, donc conforme, et que le remplacement des extincteurs ne présentait aucune urgence. J’en fus quitte pour l’investissement d’un affichage de la configuration des lieux. Je convoquais la conformité, pour l’amiante, je demandais plusieurs devis, mais mon tortionnaire n’en resta pas là. Ayant pris note de ces transformations en cours, sans retenue, il émit une sérieuse menace quant à toujours l’amiante du faux plafond ; c'est-à-dire mon point financièrement faible. « Si rien n’est fait dans les deux mois, je notifie la préfecture afin de fermer l’établissement par arrêté ».
Il me dit cela de tellement près que je pus humer désagréablement son haleine de reptile enragé ; aussi, le nauséabond de son blouson-veste kaki. Vous comprendrez que rien ne m’engageait à m’accouder ce personnage. D’ailleurs, je dus contenir une puissante envie de l’exploser contre le pilier auquel il tournait le dos. Quinze jours après mon ouverture, je fus déjà contraint d’embaucher une vendeuse à temps partiel. Alors, c’est naturellement l’inspection du travail qui devait arriver derrière ce malodorant. Pas de vestiaire, pas de coin cuisine, pas de conventions collectives à la portée du personnel, égal PV à venir. Me restait plus qu’à attendre le comité de la concurrence, la répression des fraudes, le contrôle fiscal ou encore les brigades financières. Je ne reçus rien de tout cela, mais toujours, la quatrième, puis la cinquième visite du même trou du cul, paraissant satisfait du rejet de mon dossier d’enseigne multicolore. Avouez que ma nouvelle vie revêtait un aspect quelque peu opprimant ; j’en dormais plus mes nuits.
Là, je résume ! Et, je ne le répèterais pas assez, avec ce type d’interventions ciblées, se mettre en colère, c’est immanquablement provoquer pire. Disons qu’ici, c’est le pot de fer contre le pot de terre. J’obtempérais à tout, mais, croyez-moi, avec une rage torrentielle à l’intérieur de mes viscères.
Un autre commerçant que je connaissais bien - donc appelons-le Bistrot - , ayant quelques accointances avec le personnel municipal, me fit part de certaines volontés prises à mon encontre.
- Le type du service technique dont tu m’as parlé ; celui qui te harcèle depuis quelques mois, eh bien, j’ai entendu dire qu’il était déterminé à te faire boucler.
- Et pour quelle raison ?
- Je n’en sais pas plus. Peut-être qu’il a un parent dans ta partie auquel tu fais de l’ombre. Peut-être que ton immeuble profiterait à l’une de ses connaissances… Tout simplement, peut-être qu’il t’a dans le nez.
- Je ne vois pas pourquoi. Malgré que ça me gratte, je suis toujours resté poli… Juste une fois où je lui ai envoyé une remarque avec la plaisanterie. « Vous, les fonctionnaires, vous n’avez que cela à faire ! », lui avais-je dit.
- T’es louf ! ils le savent très bien ces types-là qu’ils sont totalement improductifs. Parfois, ils en ont honte, mais les titiller en ce sens équivaut à parapher ton exécution. Ils ont tous les pouvoirs, et eux, ils ne se grattent pas pour en abuser. Aussi, tu n’es pas sans savoir que notre banlieue reste particulièrement communiste.
- Et alors ?
- Alors ! je ne sais pas, mais fais attention.
Certainement que je ne fis pas suffisamment attention, car mon détracteur ne mit pas très longtemps à l’obtenir son arrêté préfectoral. En pas six mois d’exercice, je fus contraint de dénoncer mon bail, avec ce que cela comporte, ceci avant de déposer au greffe une dissolution de mon activité.
Mon petit employé de mairie avait gagné. Il avait réussi à bousiller toute la meilleure première moitié de ma vie.
De là, j’aurais pu être citoyen docile, résigné aux conséquences de mes "graves" erreurs, mais je l’entendis tout autrement. Pour ce gratte-papier, c’était gratuit ; incontestablement pas pour moi.
La monnaie de sa pièce s’imposait, et soyez assuré que j’œuvrais consciencieusement à cela, et très rapidement.
Je ne suis pas particulièrement vindicatif, mais de se faire écraser de la sorte, par une crotte de surcroît, admettez que tout du moins l’honneur exige réparation. Moi, son arrêté, je ne le digère toujours pas ; lui, le sien, je vais le servir bien épicé.
J’usais d’un faible temps à orchestrer mon piège, mais il fut parfaitement adapté à mon dessein. Restait à l’y faire tomber. J’avais au préalable bien remarqué que tous les soirs, vers 17 heures, sa voiture passait devant maintenant mon ex- boutique. Je détenais toujours les clés, et même celles d’un pavillon attenant faisant partie de l’unité foncière. Je misais donc sur son triomphe qu’il ne manquerait pas de me faire subir. Il suffisait donc qu’il m’aperçoive autour du bâtiment pour qu’il y stoppe son véhicule. Ainsi, il arrivait droit sur mon piège ; droit dans ma toile.
- Vous tombez bien, lui dis-je. J’ai l’intention de rouvrir là, dans cette maison, mais je crois bien qu’elle y soit aussi comblée d’amiante. Vous pouvez venir voir un instant.
- Jamais ce pavillon ne sera affecté à l’usage commercial.
- Rien me coûte d’essayer ; d’ailleurs, ce n’est qu’un projet. J’ai déposé hier ma demande à l’urbanisme.
Bien entendu, je comptais sur son arrogance pour la suite de mon macabre scénario. Et, celle-ci fut parfaitement au rendez-vous.
- Écoutez, si vous avez fait une demande d’affectation, les services viendront vérifier tout ça.
- Oui ! c’est même certain, mais puisque vous êtes là ; peut-être qu’on gagnerait du temps. Juste un œil…
Il y consentit, et comme s’il fut expert en matériaux, il m’emboîta le pas avant de plastronner direct sur mon traquenard (je jubilais).
- Ça, c’est gentil de votre part, le remerciai-je ; il y en a que pour une minute. Je sais que vous êtes très occupé.
- J’ai fini ma journée.
- Oui ! vous avez fini la journée…
- De l’amiante, vous dites ?
- De l’amiante.
- Où cela ?
- Dans la cave.
- Les caves sont rarement contrôlées.
- Maintenant que vous êtes ici. Je vous allume ; passez devant.
Aussitôt, je lui collais mon coton de chloroforme sous le blaire. En pas cinq secondes, sans quasi aucune lutte, mon homme se trouvait sur terre battue, et dans un complet sommeil de bébé.
Venons-en à mon matériel de torture ; mon nouveau jouet. Un siège scellé au mur de ladite cave sur lequel je ficelais ma victime assise, et deux autres scellements un peu plus haut : deux colliers métalliques d’une robustesse adéquate. L’un paralysant tous mouvements par le cou, l’autre enserrant le crâne d’une telle façon qu’il restait impossible à mon fonctionnaire de faire le moindre mouvement du sinciput, si ce n’est que le clignement des cils.
Son réveil, je l’attendis à peine quinze minutes. Je ne voulais rien rater, alors, comme nous étions légèrement en pénombre, je me délectais de ses premières réactions à l'aide d’une torche électrique. Bien entendu, il tenta en vain de bouger la tête et le reste, mais ce sont ses yeux, son regard qui me passionnaient davantage. Avec l’éclairage qu’il lui arrivait droit, il ne put m’identifier immédiatement ; ce qui peut-être le rendit plus inquiet.
- C’est une farce ? demanda-t-il.
- Je ne crois pas.
Ses yeux pivotaient encore dans leurs orbites quant il se mit à hurler. Un instant, je le laissais s’épuiser ainsi ; juste le temps de m’installer calmement face à lui.
- Oh ! oh ! ça suffit… Inutile de beugler, vous savez où vous êtes ; en bout de zone. Personne vous entend par ici. Rien autour...Il n’y a pas si longtemps, il y avait un magasin de jouets non loin, et ouvert toute la journée. La clientèle aurait pu vous venir en aide. À présent, il est fermé… C’est dommage, hein !
- Détachez-moi.
- Pas tout de suite.
- Détachez-moi, je vous l’ordonne. Sinon…
(Là, il ne manque pas d’audace !)
- Vous ordonnez ?... Ah non ! ça, c’est fini. Et le sinon, serait-ce encore une menace ?
Le silence rétablit, j’observais sa panique monter en crescendo. Pour moi, c’est un délice. Surtout lorsqu’il se violente lui-même en s’étranglant par le collier. Ici, je vérifiai le serrage de mes boulons.
- Ça fait mal, hein ?... Ne vous tortillez pas comme ça. Tout devrait se passer sans douleur.
- Quoi ? Quelle douleur ? m’interroge-t-il plus tremblant.
- Bon ! bah ! c’est pas le tout, mais il faut qu’on se mette au travail.
L’animal est déjà en sueur ; il faut le rafraîchir. Et voici que je dois décrire la seconde partie de mon matériel.
Entendez que je n’avais pas fixé le siège et les anneaux à n’importe quel endroit de la cave. Non ! le tout se plaçait juste en dessous d’un ballon d’eau anciennement chaude qui, ledit ballon, accusait une très légère fuite à sa basse extrémité. Juste une goutte toutes les sept ou huit secondes. Une goutte que j’avais calculée finir sa chute sur la tête de ma victime, bien entendu. Maintenant, j’ouvre les vannes. Mon client observe un silence identique au mien. C’est divin ! Seul le bruit de ces gouttes s’écrasant sur le crâne dégarni à souhait de mon ex- tortionnaire. Pour les effets, il faut être plus patient. Je laisse donc tout cela en place, et je m’emploie à stationner sa voiture sur le parking d’une autre banlieue. À mon retour, aucun changement notoire. La goutte toujours régulière, mais l’homme restant silencieux. Au préalable, je m’étais beaucoup instruit sur la pratique ; surtout sur les dégâts qu’elle occasionne au système nerveux. Au début, ça ne parait pas être un supplice, mais les écrits sont unanimes sur les suites. Si la goutte tombante percute sans cesse le même endroit du cuir chevelu, le sujet s’irrite d’une gêne très particulière que je ne pourrais traduire, et le cerveau en devient peu à peu aussi très affecté. Hélas, comme je l’ai dit plus haut, il faut être patient – ce n’est pas un jeu pour les enfants. Dans ces premiers temps, ma victime dut croire que je ne devais pas être normal. Au-delà, je puis vous assurer que c’est bien lui qui en arriva à la démence. Aussi, c’est lui qui a besoin de conversation.
- Vous savez que vous risquez les assises pour ça.
- Au moins !
- Parce que vous croyez vous en sortir ?
- Ah non ! je ne m’en sortirai jamais ; ça c’est plus que certain. J’ai énormément d’emprunts personnels à honorer, je n’ai payé qu’à peine la moitié des fournisseurs, à ce jour, et je doute que les privilèges ne me conduisent pas en assignation. Non ! vous avez raison, je ne m’en sortirai jamais.
Si j’avais prêté une attention au visage de ma proie, à cet instant, aurais-je pu y desceller une once de compassion à mon égard ? Je ne crois pas. Pour l’heure, son âme, pas encore trop dérangée, n’était préoccupée que par la manière de s’en sortir, lui.
À présent, pour ma part, je ne désire pas l’exciter plus que cela. Ses nouvelles contorsions auraient nui à mon plaisir ; celui d’entendre le choc inlassable de la goutte d’eau. Choc inlassable, mais harmonieux.
Il geint, il souffre probablement de l’inconfort du siège, du sang de ses bras astucieusement liés, par conséquent devant fort mal circuler, et il se remet en colère.
- Je vous garantis que vous allez le payer très cher.
- Ça tombe mal ; je n’ai plus de revenus.
- Vous n’aviez qu’à y réfléchir avant.
- Bon ! il est tard, on va dormir.
- Je dois aller aux toilettes.
- On verra ça demain.
Je remonte l’escalier pour me reposer au rez-de-chaussée, je lui laisse la lumière comme le raffinement de la procédure l’exige, puis je cherche péniblement le sommeil, l’oreille agressée par une quantité d’injures sans aucune originalité.
Au petit matin, mon patient avait regagné une toute relative courtoisie.
- J’ai soif, me dit-il.
Ce besoin faisait partie de mes obligations. Il est hors de question de déshydrater le sujet en cours de traitement ; à l’aide d’une paille, tout s’arrange. Il a l’air mieux, plus calme, malgré qu’il s’est tout de même pissé dessus durant la nuit. Enfin, l’essentiel, c’est que mes gouttes gardent toujours le rythme. Pensant peut-être mettre un terme à son calvaire par une vaine psychologie, il me fit une proposition ne devant pas manquer de me faire sourire.
- Je peux arranger vos problèmes, vous savez.
- De là où vous êtes, je ne vois pas comment.
- Il me suffit de rédiger un rapport à l’attention du conseil municipal… Un rapport indiquant que votre bonne volonté m’avait totalement échappé. De là, également, pour les travaux, je peux faire pression afin qu’il vous soit accordé des délais supplémentaires.
Incontestablement, l’homme avait passé sa nuit à réfléchir – entre autre.
- Et l’arrêté préfectoral, qu’en faites vous ?
- Ça, c’est rien. Une simple demande du maire, et l’interdit se lève.
Incontestablement, il me prenait pour un imbécile. Cependant, je me retins d’une négative immédiate.
- Je vais y réfléchir, lui répondis-je. Il faut que je m’absente.
Je n’avais rien à faire, si ce n’est de prendre un café ailleurs, mais je songeai bien que de le laisser dans l’espoir et dans son jus ne pouvait qu’ajouter du piquant à ma forfaiture. Lui aussi m’avait bien trempé dans de fausses espérances. Dois-je m’avouer que, peu à peu, mon sadisme se substituait à ma vengeance initiale ?
Assurément, puisque, vers midi, je repris sournoisement sa conversation, telle une éventualité.
- Vous croyez vraiment à ma possible réouverture ?
- Arrêtez ça.
- Ça quoi ?
- L’eau, sur ma tête…
- Non ! je doute que nous ayons tous deux l’option d’un retour des choses…
- Arrêtez ça, je vous dis.
- Non ! nous ne pouvons rien arrêter.
Sans que je m’en rende compte de suite, les neurones de mon ennemi atteignaient correctement un nouveau stade d’irritation. Je crus tout d’abord qu’il voulait encore hurler du secours, mais ses vocalises se muèrent en rugissements ; disons en râles non anodins de la part d’un humanoïde. Des sons rauques émanant d’un endroit certainement profond de son thorax. Puis, le silence ; puis encore les râles.
Mon spectacle commençait ; enfin ! mon jeu devenait attrayant. Un instant, je m’assurai de ma boulonnerie, et, m’allumant une cigarette, je m’installai confortablement dans un coin de la cave. Le bruit de ces gouttes percutant le crâne : un régal !
Néanmoins, il fallut encore attendre jusqu’au soir pour jouir d’autres constats de la déraison progressive signalée par les savantes expériences faites dans le passé. Mon prisonnier se remit à mugir bizarrement, puis à pleurer avant de chanter.
- Libérez-moi, sinon j’appelle la police.
- Et comment ?
- Ah ! ah ! ah ! vous ne savez pas tout, cher Monsieur. Je suis capable de transmission de pensées, et j’ai des relations. Je ne connais pas le commissaire Broussard, mais j’ai des relations.
- Allez-y, faites.
- En son temps…, si je veux. Ah ! ah ! ah.
Là, indubitablement, mon dernier client était mûr. Hélas, pour cette fois, je m’étais laissé inviter à dîner en vue d’un alibi. Je quittai donc le pavillon en abandonnant pour l’heure le futur dément qui se remit à chanter.
Tard, dans la nuit, je le retrouvai davantage en émission de balbutiements, plutôt que d’audibles couplets.
Le plus réjouissant, c’est qu’il ne semblait plus me reconnaître. Afin de me confirmer cette nouvelle carence, je l’interrogeai :
- Que faites-vous ici, Monsieur ?
- Eh bien, comme beaucoup de locataires de l’univers, j’attends.
- Et, qu’attendez-vous ?
- Je me le demande ; longtemps, je me le suis demandé… Mais, c’est un secret. Oui ! un secret, mon ami. Ça vous la coupe !
- Un secret, vous dites ?
- Exactement…Et personne doit le savoir ; c’est une question de gloire.
- Là, où sommes-nous ?
- Ah ! ah ! ah ! t’es curieux, toi… C’est secret, je viens de te dire… Tout est secret.
- Ah bon ! Voilà qui est passionnant ! Mais, dites-moi, pourquoi êtes-vous ici ?
- Écoutez, je vais vous faire une confidence…Je suis en Rédemption… Vous serez gentil de bien vouloir refermer la porte derrière vous.
Parfait ! parfait ! tout s’opérait parfaitement. Pourtant, mes lectures indiquaient plusieurs jours pour ce type de résultats, mais ici, sans conteste, mon talent détrônait l’analyse expérimentale. Ce chrétien avait perdu toutes ses facultés mentales en à peine 36 heures. Quelle prouesse ! Il faut dire que la précision de ma goutte d’eau, c’était de l’art. Bon ! une bonne nuit là-dessus augmenterait ma réussite de quelques degrés. Je lui servis à boire, et j’allai me coucher avec une décision à prendre quant au lendemain. À l’aube de ce troisième jour, je dus me résigner à la clémence. Non pas qu’elle avait été envisagée au programme cette clémence, mais elle m’évitait l’inconfort de la culpabilité d’homicide à mon futur déjà compromis. C’est-à-dire que le bipède totalement abruti que je détachai maintenant, de son nouvel état, ne pouvait absolument plus me nuire, pas même réintégrer les services techniques. De plus, le voyant déambuler, se rendre nulle part, s’éloigner dans cette zone industrielle comme une chaloupe désertée, je fus pleinement, mais alors pleinement satisfait de constater la victoire de mon ordonnance : celle d’avoir démoli sa première moitié de vie comme il œuvra à démolir la mienne, et avec juste une goutte.
Laurent Lafargeas, 1998.
179 - ed 3.02.2012.
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