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  • Laurent
  • Réac, atrabilaire, mais non sans expérience le justifiant. Sens de l'humour permanent, mais hélas sens de la réalité qui s'échappe de jour en jour. Par contre, même houleux, j'aime bien les échanges de point de vue. Et sur tous les sujets.
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9 octobre 2005 7 09 /10 /octobre /2005 00:00

 

Mardi 12h 30

- Je n’ai pratiquement pas dormi de la nuit… Tiens, prête-moi tes lunettes…

- Ça ne va pas mieux ?

- Si, mais j’ai encore une migraine et le soleil m’agresse…Dis-moi, tu ne souhaitais pas retourner à Deauville ?

- Si, bien sûr ! …, mais on n’est pas trop mal ici ; il y a moins de monde, et puis on est pas pressé…, on pourrait ne partir que vendredi ! Pour l’instant j’ai ramassé pas mal d’argent…Je crois que la chance est de mon côté, ici…

Là, je n’évoquais qu’une demie vérité car, en effet, la veille au soir j’avais plutôt perdu trois sous, et sans croiser mon déplaisant assistant.

Son absence trouvait probablement son explication du fait du lundi, et l’homme devait avoir d’autres activités, en semaine, beaucoup plus lucratives que celles d'avantager les miennes. J’étais entré dans la salle des jeux vers dix heures trente, j’avais perdu trois sous dis-je, et manipulant seul une stratégie devenue obsolète et incontestablement moins rentable que les jours précédents, je ressortis de l’établissement en me conditionnant à l’idée de ne plus y revenir.

Mais la nuit a passé !… A présent, sirotant à la terrasse d’un café de la rue principale, je n’étais plus autant convaincu de cette dernière décision… En fait, il fallait que je retourne dans ce casino une soirée supplémentaire ; ne serait-ce que pour m’assurer de l’absence définitive de mon ex-compagnon de jeu.

Catherine, les yeux dans le vide le plus complet, m’imposa un long silence avant de m’assaillir d’un regard pourvu d’une gravité tout à fait contraire à sa nature :

- quittons cette ville…

Ayant, pour l’heure, aucun projet immédiat à offrir à cette exigence, je réussis, au bout de quelques longues minutes, à diriger la conversation vers un autre sujet agrémenté de moins de compromissions.

Mon épouse connaissait bien mon égoïsme… Elle ne m’en tenait jamais rigueur et j’en profitais trop souvent ! Cherchant alors à me disculper, j’obtins assez rapidement une transformation de notre entretien avec quelques blagues à peine risibles mais qui cependant lui firent penser à autre chose.

On riait encore lorsque, essayant de nous commander un second verre, mon euphorie fragile de cet instant se mua soudainement en stupeur et en paralysie que Catherine dut certainement remarquer.

Le petit homme, toujours vêtu de noir, immobile à son habitude me dévisageait là, à quelques pas, sous le soleil de midi, encore plus sinistre, plus horripilant et poussiéreux qu’il ne l’était sous les lustres en cristal du casino. Silencieux, cloué comme il l’était à son accoutumé auprès du tapis vert, personne à la terrasse, ni même à l’intérieur du bar-café, ne paraissait s’émouvoir de sa présence quelque peu insolite, voire extra-terrestre, au milieu de la rue, au milieu de tous ces gens bariolés et partiellement dévêtus comme la saison pouvait l’exiger.

Lui, je ne pourrais le décrire davantage si ce n’est que je ne distinguais plus les fines rayures blanches de son affreux costume, où son arrogance avait ostensiblement ajouté, venant d’une autre époque, un énorme œillet rouge à sa boutonnière et qu’il tenait, presque de ses deux mains, sous son bras, un porte document façonné de vieux cuir, à l’intérieur duquel on aurait pu croire se ranger des bons au porteur d’une extrême valeur ou d’autres formulaires tout aussi importants. Un contrat peut-être ; un contrat qu’il serait venu me proposer, un acte officialisant notre complicité et qui aurait exigé ma signature. Du moins, ce fut ce que laissait penser son attitude autant à mon intention, qu’à celle qu’il portait à cette sacoche, maintenue précieusement.

Maladroitement, je fis celui qui ne l’avait pas vu. A sa place, j’aurais sans aucun doute interprété cela comme d’une extrême indélicatesse. Je ne saurais dire pourquoi, mais j’étais à quatre vingt dix pour cent tétanisé par sa présence , par son inflexibilité et par l’idée qu’il désirait nous échanger quelques mots, voire s’instruire de mes gains. Ce que précisément je voulais éviter maintenant ! Parfaitement dédaigneux à son égard, à la hâte, je réglais nos consommations et, repassant presque face à lui, je lui adressais un à peine amical signe de tête ; un salut d’une totale ingratitude, d’une stupidité impardonnable dont je devais regretter les effets durant tout le reste de l’après-midi. D’ailleurs, je ne cessais de m’interroger sur les motivations réelles de mon comportement oublieux envers ce type. Enfin, il y eut un point positif à cette rencontre ; c’est que Catherine n’avait rien découvert de son existence…

 

Mardi 22h10

 Je le répète, une exécrable impression de remords et de crétinisme m’avait perturbé la journée et me contraignait, maintenant, à la nécessité d’offrir des excuses. Situation pénible à vivre : croyez-moi !

Je franchissais le seuil de la grande salle des jeux et j’aperçus la victime de mon incivisme presque aussitôt.

Je ne pouvais faire autrement que me diriger vers la table la plus proche d’où il se tenait et je cherchais avec peine les mots lui étant destinés…

A vrai dire, cet homme me faisait peur .

Comment l’aborder ? Me faire voir fut ma première idée. Elle fut la meilleure du reste car, constatant qu’il m’épiait déjà du coin de l’œil, je déposais mes premiers jetons sur le tapis en imitant niaisement celui qui, tout juste, se rendait compte de sa présence. Alors, le sourire " bienveillant " qu’il m’exprima en retour fut des plus satisfaisant… Là, pourtant sans l’ombre d’un dialogue, mes excuses étaient dites et j’en demeurais grossièrement ravi !

Cette euphorie usurpée, les effets de cette complaisance aisément obtenue, ne devaient pas se prolonger plus que cela. Ce soir, le croupier hurlait et, contrôlant à peine mes gestes, je redoutais toutes les suites de mon initiative de politesse ; celle-la même qui me rivait, une fois de plus, à cette table de jeu, celle-la même qui me fit douter de la maîtrise de mon bon vouloir.

Puisque en réalité, il s’agissait bien d’une perte de gestion, une gestion que je me plaisais à croire encore m’appartenir mais qui répondait davantage à un obscure désir étranger de ma personne, et à lui seul.

Ma volonté, soi-disant inébranlable, comme je le soutenais à mes proches ( à Catherine surtout ), se voyait ici quelque peu remise dans sa position véritable : celle d’un apprenti sorcier, un ambitieux nain qui souhaite jouer dans la cour des grands, car l’examen constant et obstinant de l’actuelle situation – la mienne -, confirmait l’emprise et l’ascendance que pouvait exercer sur moi le simple et vil appât du gain.

Soyez convaincu que la nausée qui m’occupait alors ne devait pas s’évanouir aussi rapidement que je l’aurais escompté.

Mon maître, ou du moins celui qui m’avait ici maîtrisé - je ne pourrais le définir plus que cela -, de la manière la plus muette et surnaturelle qu’il soit ( son charisme ne pouvait en être responsable ) m’imposait une interminable régularité de jeu, en totale dispense de son intervention.

Il stationnait, relativement éloigné de ma pratique, sans dédain mais presque ; comme s’il s’amusait de voir un enfant apprendre à nager seul avec une bouée deux fois plus grosse que lui.

On aurait dit alors que c’était lui qui décidait du parcours et de l’arrivée de la boule, on aurait dit qu’il demeurait parfaitement instruit de la couleur des tirages à venir et que ces derniers ne présenteraient aucun achoppement à la symétrie de mes équations. Et, plus je gagnais – puisque c’était le cas -, plus je nourrissais la fâcheuse conviction de me tenir au service de ses intérêts, quoiqu’il advienne. Cet odieux personnage, ce bipède défavorisé par sa naissance, accomplissait partout et surtout ici, avec moi, les effets d’une je ne sais quelle vengeance à l’égard de la fatalité qu’il semblait connaître et à celui de ses congénères, beaucoup mieux formatés.

Des questions, je ne cessais de m’en poser ; des questions sur son origine, sur ses réelles convoitises, et davantage encore, des questions sur la facture qu’il me destinait au terme de l’écoulement de ce magma attractif au sein duquel il me faisait baigner. Aussi, n’étais-je pas, malgré moi, devenu l’épicentre de sa monomanie ? Ce monsieur, n’avait-il pas l’intention, par ailleurs, d’accéder à l’éminence de cardinal, et que pour ce faire, il recherchait là, l’un de ses caudataires en m’attirant à lui, comme il l’aurait fait avec du miel si j’avais été un ours ?

Arrivèrent, pour moi, la douloureuse sensation d’évoluer dans une vie qui ne me convenait pas et le sentiment de rester seul au monde en recueillant la haine des autres, les nausées donc, les tremblements, une surenchère de malaises physiques incontrôlables dont la source devait être la sculpture progressive d’un anasarque qui ne tarderait pas à exploser et jaillir de mon intérieur. Aussi, un désordre inévitable et sans nom se constatait dans le classement de mes jetons.

A cet instant, j’aurais cédé volontiers tous mes gains contre une chaise.

Hélas, convoité en permanence par de nouveaux arrivants, ce mobilier disponible n’excédait pas mon environnement immédiat, et les deux ou trois joueurs assis autour des paris affirmaient avoir soudé leurs privilèges à l’objet qu’ils occupaient.

A présent, je souhaitais fuir mais cette pensée me provoqua aussitôt une  montée d’adrénaline encore moins endiguante que le reste de mes déconvenues anatomiques. De toute façon , j’étais prisonnier, retenu par une chaîne invisible, piégé, englué par ma soumission à ce rémora, à ce phénomène : l’opposé de ce que nous pourrions nommer une nature humaine, bien qu’il en eut les traits. La seule issue aurait été celle de perdre, et je ne mens pas en ajoutant que cette idée parcourut mon esprit durant plusieurs longues minutes. Cela aurait été la plus belle et la plus incontestable fatalité, la plus évidente cause de mon départ, mais immuable et inlassable, le mécanisme de mon jeu, sans heurt, additionnait et empilait des gains ; toujours des gains…

Sans conteste, situé à la cime d’un magnifique paradoxe, j’étais détenu et torturé par ma propre réussite. Me serait-il permis de dire ici, que j’avais tiré le diable par la queue ?…

En tous cas, mon ignoble gouvernant, ses deux yeux noirs qui ne laissaient passer aucune miettes de mes activités, ne me permettaient aucune tricherie . Il fallait bien pourtant que je tente une évasion ! L’heure n’avançait pas et la monotonie de mes combinaisons, leur cadence sans relief ne manquerait pas de m’exaspérer, même si je l’avais augmenté d’une quatrième équation, comme durant la nuit de dimanche à lundi. Alors, me vint l’envie de faire n’importe quoi. Ignorant les garanties supranaturelles de mon complice qui n’en fut pas un soupçon contrarié, je balançais une mise sur n’importe quel numéro du tapis tout en observant, en parallèle, la rigueur de ma méthode demeurant intarissable de rapports et déjà espionnée par d’autres joueurs.

Pour la première fois de la soirée, je venais de subir une perte et j’en ressentis une vive satisfaction avant, bien entendu, de reconnaître l’entière stupidité de cet acte des plus contraire à mes réelles ambitions.

J’eus donc peine à réitérer cette désinvolture, et mon surveillant dut comprendre le trouble de mon impatience, puisqu’il se déplaça presque aussitôt pour venir épauler mes nouvelles fantaisies. L’avoir ainsi dans le dos me redonna de l’assurance et un peu moins d’incommodité qu’auparavant ! Mon aisance réapparut soudainement et comme par miracle ! A partir de là, croyez-moi, nous avons constitué le duo le plus infernal qu’une salle de jeux ait pu souffrir dans toute l’histoire des casinos français. Le petit homme vêtu de noir avait pris position derrière moi, dis-je, et à chaque tirage, il m’indiquait un numéro qui ne manquait pas d’être annoncé après le " rien ne va plus " résonnant en termes de plus en plus agressifs. On œuvrait plus au double, mais à sept fois la mise ! Très rapidement, mes piles de jetons devinrent tout autant impérieuses que celles de monsieur le croupier. Très rapidement aussi, j’abandonnais mon obsolète géométrie en accordant mon oreille vénale à la petite voix discrète et persuadée d’un trois ou d’un huit sortant.

Que cette voix provienne d’un bon ou d’un mauvais esprit ne me préoccupait guère ! Et la valeur des enjeux cessa de se limiter ; où aurait bien pu se loger ici l’ombre d’un scrupule ? Un noble jeton nacré rose correspondant à cinquante francs, placé sur le six se voyait multiplié en retour par ce que vous savez, puis, au coup d’après, un énorme jeton rouge et rutilant d’une valeur égale à cent francs, investi sur le quatre m’apportait le même résultat augmenté. Si le plafond des paris n’avait pas été institué dans le règlement du jeu, soyez convaincu, qu’à ce rythme là, il nous aurait fallu pas plus de quinze minutes pour ruiner l’établissement.

Mes intentions ne présentaient rien de vindicatif en ce sens. Seul, mon confort financier motivait mes acrobaties ; dois-je le répéter ?

Pour cette nuit, ce fut relativement monumental. Mon acolyte disparaissait silencieusement comme à son habitude, me laissant comptabiliser les quarante cinq milles francs accumulés par l’hégémonie de l’incroyable autant que par, ce soir, l’ensemble de mes efforts convulsifs. Enfin, pour l’heure, j’étais devenu un homme heureux. D’ailleurs, mon aisance et ma fierté ne s’en tinrent pas quitte.

Puisant dans le désordre de mes gains l’un de mes plus gros jetons, d’un mouvement d’orgueil que je considérais néanmoins distingué, je le lançais vers les deux croupiers qui me remercièrent aussitôt sans l’ombre d’une complaisance aux vues de l’importance dudit jeton : " personnel,…merci ! "

Les nuits suivantes furent d’un rapport quasi identique. J’oubliais complètement ma méthode de base et pas un de mes enjeux orientés par mon conseil ne subirent le moindre échec. C’était rentabilité à chaque tirage, toujours il désertait la salle sans m’en avertir, toujours je le suivais de peu, les poches déformées d’une somme extraordinaire.

Maladroitement aussi, j’accompagnais ma sortie d’une parfaite mais détestable outrecuidance alimentée par les quelques dix ou douze regards ébahis des habitués de la semaine.

Je vivais donc une période de gloire. Hélas, gloire maladivement appréciée par Catherine qui, de son côté, insistait de plus en plus fréquemment, lors de nos tête à tête, pour que nous changions notre lieu de villégiature ; voire regagner Paris. Il est vrai, qu’en dehors de la plage, la journée, Cabourg ne variait pas beaucoup ses divertissements et, inutilement contenue à l’intérieur d’un peu attractif boulevard formant un demi cercle, cette mini-ville se comparait davantage à un centre commercial plutôt qu’à une cité balnéaire en liesse de ce nouvel été. Quant aux environs, n'en parlons pas !

Au-delà de cela, c’était quelque chose d’indéfini, malgré tout certainement proche de son mal, de ses migraines, qui obstinait ma femme à vouloir déménager, quelque chose de lourd et intuitif, contrariant, de son omniprésence, l’exaltation commune qu’aurait pu générer la croissance de notre enrichissement.

Comme un alcoolique jamais pressé de s’extraire d’une fête nocturne tant que le vin y est servi à gré, j’évoquais notre départ imminent sans émettre de promesses et sans arrêter une date rigoureusement exacte.

 

 Vendredi 23h56

 - Allô oui…, c’est toi ?

- Tu dormais ?

- Bien sur…, tu me réveilles.

- Ça va mieux ?

- J’en sais rien…, je suis descendu, tout à l’heure…, j’ai bu une tisane sous le patio…, j’avais froid !.. Et toi, tu en es où ?

- Je fais une pose.

- Quelle heure est-il ?…, Pourquoi tu m’appelles ?

- Pour rien…, comme ça…, juste le besoin de te parler.

- A minuit, c’était pas indispensable.

- Excuse-moi, j’avais pas fait attention.

- Tu sais, le groom qui nous a fait rire hier soir…, il dit que la météo annonce au moins trois jours de pluie. On a parlé un peu…, il a encore sa mère ; elle est à Villeneuve. Lui aussi, il est de là bas d’ailleurs, comme toi… C’est plutôt là qu’on aurait dû aller.

- Ecoute, dimanche on s’en va.

- Arrête, ne me fais pas marcher…, de toute façon, il faut que je rentre à Paris. J’ai pu joindre le docteur Ayache, cette après midi et, il peut me recevoir lundi, donc…

- Catherine ?

- Oui ?

- Je t’aime…

En disant cela et en raccrochant le combiné téléphonique, de l’extrémité du hall, je voyais apparaître mon auxiliaire : le presque nain. Je dis apparaître puisque, derrière lui, les portes d’accès, bizarrement, ne firent aucun mouvement durant son entrée dans l’établissement. En général, qu’elle soit assistée ou non, la fermeture complète reste assez longue à s’opérer ; je sais que le personnage est discret, mais tout de même !

Enfin, j’ai dû mal voire … ; vraisemblablement un cumul de fatigue !..

Il se dirige vers la grande salle. C’est bon !.., j’arriverai après lui.

 

 Samedi 0h35

- Faites vos jeux…

- Misez sur le huit.

- Vos jeux sont fait ?… Rien ne va plus…Le huit noir, pair et passe.

Encore six cents francs…, je vais bientôt n’avoir plus de place pour classer mes jetons.

- Faites vos jeux…Vos jeux sont fait ?… Rien ne va plus…Le huit noir, pair et passe.

Gagné…, mais, l’autre, derrière moi, il ne m’a pas dit de remiser sur le huit ?… Et, qu’est-ce qui m’a pris de jouer seul ?…, il est toujours là, pourtant !

- Faites vos jeux…

Bon, voilà maintenant qu’il devient muet !.. Que fais-je ?…, je ne peux pas rester comme ça…Et, le croupier, en face, il ne semble rien trop comprendre ; je suis le dernier joueur à cette table et j’ai l’air plutôt ridicule … Bon aller !…, je balance sur le sept.

- Vos jeux sont faits ?… Rien ne va plus…Le sept rouge, impair et passe.

Et passe ?…, et passe ?…, et qu’est-ce qu’il se passe ?… Et, pourquoi le sept ?… Me posant ces questions je me retourne et, des yeux sombres, sangs, vitreux et pleins de malices me laissent supposer qu’ils n’ont plus rien à me dire. Par deux fois donc, je venais d’avoir la vision ou l’instinct des tirages futurs sans même qu’ils me les soient soufflés et, je compris, au jeu suivant, que le petit homme noir m’avait transmis son don de voyance et, je compris, sans qu’il me le confirme du moindre mot, qu’il se trouvait enchanté de cet état de fait, comme s’il en extorquait une autre victoire, pour moi, toujours insoluble.

La mienne de victoire, demeurait ce qu’il y a de plus palpable ! Déroutant le faible ensemble des probabilités que peut offrir le rationnel, aussi, en dehors de toutes martingales connues et rencontrées par le personnel des casinos, sans souffrir la moindre perte, je voyageais sur le tapis vert, passant du neuf au cinq, rejouant trois fois consécutives sur le cinq, pour ensuite, miser sur l’as avant de revenir sur le neuf, et tout ceci, en empilant des poignées et des poignées de jetons, et tout ceci, sans plus aucune intervention avisée par delà mon épaule.

Très vite, d’autres pontes avides et manifestement effarés vinrent encombrer mes cases gagnantes, faisant ainsi ruisseler le croupier payeur qui peinait à distribuer les gains de chacun, sans erreur de compte et tout en respectant la durée réglementaire pour ce faire. De sa grossière antipathie à mon égard, n’en parlons pas !

Alors, arriva ce que j’avais rêvé depuis des années : je fis sauter la banque…Et, tandis que le personnel annonçait la fermeture de cette table pour cause de misère – les réels termes employés en furent tout autrement - , je déployais triomphalement le sac en plastique dont je m’était équipé depuis la veille et je calculais soigneusement la valeur de tous les jetons que j’avais acquis sans l’ombre d’une tricherie, sous la contemplation de multiples admirateurs, parmi lesquels celui de mon

ex-conseiller, paraissant lui, additionner en secret l’importance de mes bénéfices, ajoutés à ceux des nuits précédentes. Certes, l’idée de partager me traversa l’esprit mais elle fut aussitôt vaincu par la certitude que cet homme ne souhaitait pas plus échanger de conversation que de monnaie trébuchante. D’ailleurs, il n’attendit pas mon approche de cette éventualité puisqu’il disparut, discrètement, avant moi, comme à son habitude. 

 

Samedi 21h00

 Le ciel s’est couvert. D’épais nuages sombres menacent de s’abattre sur Cabourg. Néanmoins, la chaleur demeure étouffante ; pire qu’auparavant ! Catherine va de plus en plus mal. Excédée durant toute la journée, ce soir, ce climat lui met les nerfs à vif… C’est entendu, je l’ai signalé à la réception, la chambre sera libérée demain matin. D’ailleurs, une valise est déjà bouclée… Cette nuit donc, c’est la dernière, et c’est dans l’intention d’en ramasser le maximum que je me rends au casino dès son ouverture… Pour un samedi, à cette heure, je n’avais pas cru me trouver l’unique joueur de la salle.

Les croupiers de la première table, tous deux immobiles, verticaux, silencieux et les mains réunies au bas de leurs vestes uniformes, me dévisagent sans accueil et sans un brin de cordialité dans le regard.

Derrière moi, à la caisse des changes, deux autres personnes de l’exploitation obéissent à la même attitude, adoptent la même rigueur à mon encontre et d’une inimitié tout autant méprisable, si ce n’est plus.

Ainsi, pareillement vêtus, ces quatre hommes muets et abusivement statiques me font aussitôt penser – et je pourrais en rire – à quatre employés des pompes funèbres en attente d’un corbillard dont la destination aurait été celle d’un endroit beaucoup moins éclairé.

J’aurais pu en rire, disais-je, mais croyez-moi, cette mise en scène, probablement spontanée, n’offrait pas le caractère à étayer l’aisance de ma clientèle. Bref !.., mes réflexions furent courtes… Etant le seul acteur à pouvoir interrompre cette situation absurde, de surcroît d’interprétation morbide, j’ordonnais les valeurs de mes jetons sur le tapis vert, tout en m’efforçant d’ignorer cette pitoyable atmosphère de bienvenue. Tout de suite après, la boule fut projetée dans la cuvette des numéros, tout de suite la machine se remit en marche et j’encaissais mes premiers gains.

Le scénario est exactement le même qu’hier. A chaque tirage, en rangeant mes jetons, j’ai, sans faille, la voyance du chiffre suivant et, puisque demain tout cela sera fini, j’augmente très rapidement l’importance de mes enjeux en pariant les plus grosses sommes autorisées. Très tôt, les autres investisseurs de la veille, rejoignent ma table et, à peine dix minutes au-delà de leurs venues, la banque saute à nouveau.

On est samedi ; un autre tapis est déjà en fonction, alors suivi comme le roi soleil pouvait l’être en parcourant la galerie des glaces, je transportais, avec de l’aide, la montagne de plastiques nacrés constituant mon bénéfice, sur cet autre lieu où la joie de m’y voir n’est pas plus manifeste que celle observée à l’autre table. C’est pas grave !.., on s’y habitue !… Puis, c’est encore un festival de jetons multicolores s’éparpillant de tous les côtés. A ma droite, une septuagénaire, indiscutablement de retour vers l’enfance, décorée comme le boulevard Haussmann au 15 décembre, tente niaisement ici de faire croire qu’elle pratique une stratégie gagnante, réfléchie et indépendante de la mienne en misant, tout d’abord, sur la couleur correspondant à mon numéro sur lequel, ensuite, elle place timidement deux ou trois jetons à la toute dernière seconde possible. Aussi, le pianiste dont j’avais aperçu la misère l’autre dimanche, lui, face à moi, attend poliment que je termine tous mes gestes avant d’en faire les mêmes. Le bonheur qui étincelle de ses yeux, et même celui que je devine dans ceux de la dame, me procure un nouvel enjouement : celui de faire des heureux, celui de partager ma revanche sur la vie avec des inconnus qui, tout comme moi, cette année, vivrons un meilleur été…

Et, j’entendais des " oh ", des " ah " et surtout, j’entendais des " merci monsieur ", et surtout, je ne pouvais donner un nom à la nature des sourires que nous nous échangions.

Insouciant, j’évaluais approximativement mes rapports de cette nuit, ceux que le rythme usité pouvait encore me fournir et, les comptabilisant avec l’ensemble de mes gains de la semaine, je me réjouissais, sans trahir mes actuelles pensées, de la réussite totale de mon expédition :

quelques 450 000 francs.

La banque n’allait pas tarder à sauter pour la troisième fois lorsque mon oreille gauche entendit, faiblement mais distinctement, une voix masculine connue de moi seul, cette hideuse, cette terrifiante, cette inoubliable voix familière dont je m’étais agréablement déshabitué, me dire sans plus en ajouter :

- Rien ne vas plus…

Je m’en étais dispensé, je l’avais presque totalement oublié, mais mon maître des cérémonies, le petit homme, toujours vêtu de noir, était bien là, une fois de plus accompagné, ce soir, du malséant œillet rouge qu’il pendait à sa boutonnière.

En revenant sur mon jeu, je voulus m’éloigner de ce court épilogue imperceptible, qui sonnait pas tout à fait comme un ordre mais indubitablement comme une certitude. Hélas, instantanément, je ne fus inspiré par plus aucun numéro. Aussi vite, réapparurent mes troubles internes, les croupiers paraissaient deviner ma soudaine déconvenue et, piteusement, j’emballais à la hâte mes gains monumentaux en abandonnant mes compagnons de jeu qui furent profondément fort navrés de mon départ, plus que moi-même.

Essayant de poursuivre ce scélérat qui, de son côté, m’abandonnait également, je fus pris de tremblements inexplicables, de convulsions immédiates et, mes jambes, flagellantes comme les ailes d’une éolienne mal orientée, eurent besoin de plusieurs longues minutes afin d’atteindre la caisse des changes avant le hall de l’établissement.

Là, il m’attendait, son regard froid me gardant à sa discrétion :

- Allons, monsieur, soyez bon joueur !…Je vous en prie, laissez-moi me retirer…

La teneur, quasi incompréhensible de tous ces mots amplifièrent ma paralysie. Je dus m’appuyer contre un mur pour ne pas m’effondrer sur le sol. Est-ce que la chaleur, devenue suffoquante au plus haut point, troublait alors ma vue ?… Je ne saurais l’affirmer mais, de ce qu’il advint, de ce que je n’ai pu convaincre qui que ce soit depuis, j’en doute encore car, veuillez cependant l’entendre ; mon interlocuteur s’éclipsa de la manière la plus inconcevable en s’introduisant à l’intérieur des parois du hall, sans l’aide d’une quelconque issue apparente.

De ce fait et dès lors, je dus reconnaître avoir été, ici, assisté par un fantôme ; à moins que celui-ci ne fut qu’un pur produit de mon imagination.

Quoiqu’il en fut, une profonde angoisse m’envahit immédiatement et, malgré la violente tempête qui sévissait à l’extérieur, je fuyais ces lieux, avec une précipitation digne d’un rat au bas des coursives d’un navire avant le naufrage à venir.

 

Dimanche 0h17

 J’avais parlé de revanche sur la vie, j’avais parlé d’euphorie pécuniaire, de bonheur étincelant ; c’est bien de cela dont il s’agissait jusqu’ici, et seulement jusqu’ici car, j’avais également parlé de fantôme, et si je demeurais alors totalement néophyte en matière de revenant, pensez qu’il n’en est plus de même aujourd’hui où je suis parfaitement enseigné, à mes dépens, de l’étendue illimitée de l’espièglerie universelle, de ses compétences sur- dimensionnées ainsi que, malheureusement, de l’adiposité de ses pouvoirs de nuire.

Maintenant, comment pourrais-je me considérer exempt de l’ambiguïté de ces relations et de ces échanges tristement humanoïdes, dans leur présent et dans ce que leur présent recel de leur passé, de qu’ils en vomissent et de ce qu’ils en vomiront ?... Et, que suis-je d’autre que l’un de ces participants de ce marasme, sans aucun doute identifiable à de la cruauté permanente, ancestrale et continuelle ?… Compte tenu que l’homme, dans sa généralité, se trouve en perpétuelle quête de son prédateur, n’avais-je pas moi, déterré le mien en ma propre personne ?...

Aussi, j’avais parlé du diable, de celui que l’on tire par la queue ; nous serait-il alors possible de lui en vouloir de rétorquer ?…

Je gravis l’escalier de l’hôtel qu’une panne de courant plongeait dans l’obscurité et un silence de mort. Inlassablement, je me répétais ces mots : " rien ne va plus…, rien ne va plus… " Je pénétrais sans bruit dans notre chambre et je m’inclinais sur Catherine dont la blanche physionomie se détachait du reste de la pénombre. Ses bras, toujours reposés en croix, occupaient ainsi la largeur du lit de sa magnifique envergure, ses yeux s’ouvraient grands sur l'infini et sa bouche béante demeurait muette. Je tentais de humer son haleine, mais plus rien !..

Plus rien qu’un sommeil sans jamais plus d’éveil.

A partir de cette nuit, je ne pus fredonner le temps des cerises sans qu’une larme m’inonde de remords car, à mon tour, je venais de perdre un être aimé.

 

Laurent LAFARGEAS, 1987.

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