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  • Laurent
  • Réac, atrabilaire, mais non sans expérience le justifiant. Sens de l'humour permanent, mais hélas sens de la réalité qui s'échappe de jour en jour. Par contre, même houleux, j'aime bien les échanges de point de vue. Et sur tous les sujets.
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10 octobre 2005 1 10 /10 /octobre /2005 00:00

Rien ne va plus

" Ce n’est pas parce que nous vivons avec le malheur

que sous sommes capables de pouvoir l’éviter "

 

Vendredi 14h30 

La dernière fois que je m’étais informé, ce matin même, sur la situation du casino de Deauville, la standardiste de cet établissement me laissa entendre que la grève générale des croupiers, qui durait depuis plusieurs semaines déjà, devait probablement s’achever dans les prochains jours. Nous étions vendredi et, même si le personnel des jeux reprenait ses fonctions qu’à partir du lundi suivant, rien ne s’opposait à ce que nous quittions Paris dans l’immédiat.

J’attendais Catherine, assis dans la voiture, stationnée sous le soleil écrasant de l’avenue de Friedland. Elle s’était rendue là, chez son médecin, pour une dernière consultation avant notre départ.

Depuis trois quarts d’heure environ, je m’épongeais régulièrement le front et je m’occupais de gestes inutiles, histoire de fendre l’atmosphère. L’anxiété qui m’envahissait depuis des mois ne voulait rien atténuer.

Suis-je parfaitement convaincu du bien fondé de mes décisions ?

Nos difficultés financières s’aggravaient de jour en jour, peut-être aussi la santé de Catherine, et moi, j’allais risquer nos derniers sous dans une entreprise ludique des plus incohérentes, du moins n’offrant aucune garantie. Ai-je le choix ?… Tout de même, ce voyage est nécessaire ! Il fallait bien qu'elle se repose, qu’elle se change les idées quelques jours, et puis, malgré tous mes efforts pour lui cacher le désastre de notre situation, elle n’en demeurait pas moins alarmée. Il se trouvait donc de bon ton de lui faire penser à autre chose.

Catherine m’accordait une totale confiance. Je n’étais pas aussi généreux avec moi-même car, ayant été favorisé plusieurs fois par le hasard des tapis verts, j’avais néanmoins perdu beaucoup d’argent au cours des deux années précédentes et, si ma méthode de jeu gardait l’avantage de toujours minimiser mes pertes, ceci dans un espace temps tout à fait relatif, la chance, de son côté, ne soutenait aucunement l’ensemble de mes ambitions. Quel inconfort de vivre dans l’irrationnel à ce point là ! Acculés comme nous l’étions, je devais pourtant tenter le coup, je devais braver notre destin dont l’aisance comptait peu de lendemains.

A une autre époque, je dois reconnaître m’être rangé parmi les passionnés du risque, à présent, et depuis que j’avais conditionné Catherine au caractère plus ou moins réfléchi de cette expédition, pour moi, l’attrait du jeu s’était complètement évanoui, laissant ainsi la place au ferme besoin d’investir. Nous partions donc vers un endroit où je n’aurais plus de réel plaisir à gagner, nous partions donc vers une destination davantage proche de l’inconnu.

"  - Vite !…Démarre, c’est une vraie fournaise, là-dedans.

- Alors, qu’est-ce qu’il t’a dit ?…, du nouveau ?

- Non !…, rien de grave, je dois continuer le traitement et il me renvoie faire d’autres examens.

- Quand ?

- Je dois prendre un rendez-vous dès notre retour.

- En somme, il n’est pas sûr de lui ?…

- Non !…, mais il préfère se garantir d’autres avis…, je le pense ! "

La porte Maillot fluide, roulant les deux vitres ouvertes, notre conversation, devenue presque inaudible, s’acheva comme tout naturellement. Ce bref échange ne devait apaiser mes réflexions ! Elle aussi me cachait une vérité ! On ne se rend pas si souvent chez un généraliste sans être informé d’une part de la raison.

Au-delà de la porte d’Auteuil, notre vitesse fut un instant ralentie, nous échangions alors quelques bienveillances muettes et Catherine, le regard paraissant libéré, perça ce demi-silence de l’une de ses voix que je connaissais la plus douce :

"  - Je t’aime ! "

 

 Vendredi 18h10

Deauville ouvrira bien ses portes qu’à partir de la semaine prochaine.

N’ayant pas retenu de chambre, Catherine accepta notre déplacement, un peu plus loin à l’ouest, à Cabourg. Cette petite station balnéaire, située sur le même littoral, comptait également un casino parmi ses lieux de distraction. Malheureusement, on n’y pratiquait qu’un seul jeu : celui de " la boule ". Empruntées à celles des " petits chevaux ", et les ayant presque totalement remplacées, les règles de ce jeu, aussi très proches de celles de la roulette américaine, n’en possèdent certes pas les mêmes avantages. La mise, placée sur l’un des neuf numéros représentés sur le tapis vert, n’est multipliée que par sept fois sa valeur lorsqu’elle devient gagnante. Comme à la roulette, cette même mise reste limitée d’un plafond déterminé par le règlement, mais la principale difficulté réside davantage dans ce que l’on nomme les chances simples comme le pair ou impair ou encore le rouge et le noir. Huit numéros sont répartis en deux chances simples s’opposant l’une à l’autre et sur lesquelles les enjeux sont doublés lorsqu’ils sont remportés, tandis que le numéro cinq, disposé lui au centre du tapis, annule et englouti toutes ces mises, puisque n’appartenant à aucune couleur pas plus qu’à une autre chance simple. Il nous est donc très facile de comprendre : nous n’avons que quatre possibilités de doubler nos gains, opposés à cinq autres qui nous les feront perdre.

Ce jeu, fort répandu sur les côtes normandes et dont je ne m’étendrais pas plus sur le déroulement que sur la stratégie exclusivement vouée à l’avantage de l’établissement, n’engendre plus de millionnaires depuis bien longtemps. Les rares fortunés d’un soir ne le sont jamais le lendemain ; d’ailleurs, à moi-même, il ne me laissait très peu de souvenirs agréables.

Toutefois, il me permettrait de me familiariser avec les tables, à partir d’aujourd’hui et en attendant l’ouverture de Deauville, et, surtout, je pourrais ainsi provoquer immédiatement la chance que je désirais rencontrer.

Nous sommes descendu à l'hôtel Pullman. Après avoir dîné dans un petit restaurant du centre nous fîmes une longue marche sur la plage et, repassant devant le casino, Catherine me demanda si mon intention était de m'y rendre dès ce soir.

Le hall d'entrée de l’exploitation n'avait rien d'encourageant. Ce n'était pas la première fois que je venais à Cabourg mais jamais cet endroit ne m'avait sollicité le simple désir de jouer pas plus que celui de perdre un peu d'argent.

De jour, le bâtiment en lui-même ressemblait davantage à un palais de justice qu'à un lieu de divertissement. Son architecture, n'ayant rien de comparable à l'exotisme de celui de Deauville, paraissait, la nuit, plus proche de celle d'un grand cirque ou même d'un train de foire démontable qui aurait été voué à disparaître à l'approche de la mauvaise saison. Aussi, l'abondance d'éclairage s 'imposant de l'intérieur étouffait immédiatement, au premier regard, tout espoir d'intimité et, sa disposition, comme dominant la ville, n'offrait pas plus d'assurance à mon désir d'y entrer qu'à celui d'y tenter quoique ce soit. Pourtant, je devais m'y rendre dans l'heure qui allait suivre, mais reposant mon bras sur l'épaule de ma compagne, je lui répondis que cette soirée, nous la terminerions ensemble. Bien entendu, nous savions tous deux que c'était faux car, autant Catherine me faisait confiance, autant elle connaissait la fragilité de certains de mes engagements. Je la raccompagnais donc jusqu'à l'hôtel et je revins aussitôt sur mes pas.

La soirée n'était encore pas trop avancée, du fait que lorsque j'entrais dans la salle de jeux, une seule table sur trois s'ouvrait au public. Je changeais mon argent contre une poignée de jetons en plastique nacré, et je m'approchais du tapis au bout duquel se tenait un seul joueur.

Malgré un certain nombre de chaises disponibles à proximité, il s'affairait debout, lançant sur la table, d'une manière assez grave et avant chaque tirage, un ou deux jetons de faible valeur. Le hasard ne semblait pas le favoriser trop souvent!

Néanmoins, il remisait immédiatement sur d'autres numéros, les mêmes sommes qu'il avait perdu à l'annonce précédente et paraissait , à chaque fois, convaincu d'une nouvelle stratégie.

J'alignais ma série de jetons au bord de la table, face à moi, et je continuais d'observer l'homme solitaire presque de la même façon que les deux croupiers se tenant à l'autre extrémité du tapis.

L'un deux, continuellement assis, s'occupait, à l'aide d'une grande raclette, de ramener à lui et de placer rapidement tous les jetons perdants dans une boîte rectangulaire et sans couvercle. L'autre, muni d'un bâton très fin et se terminant par un demi cercle, examinait les gestes de son collègue avant d'engager la boule dans son parcours circulaire. Ce qui accordait beaucoup de place au silence ! La course terminée, il annonçait à haute voix le chiffre ainsi que la couleur correspondant à la cavité dans laquelle les mouvements de la boule avaient pris fin.

Aucun des trois hommes ne laissaient entendre la moindre autre parole. Aucun commentaire donc !… Je connaissais bien ce caractère strict des casinos en début de soirée, mais cela n'amplifiait pas mon aisance pour autant. Pas plus que le décor, du reste !

Ce dernier, dont nous retrouvons l'aspect quasi identique dans d'autres salles de jeux, tentait ici d'imposer à sa clientèle un environnement luxueux, déstabilisant donc ! Du velours un peu partout, à l'encadrement des huisseries, à la caisse générale, sur les murs, de grands miroirs et de géantes fresques de scènes hippiques           - évocatrices du jeu ascendant de celui pratiqué aujourd’hui - s'élevaient presque jusqu'au plafond, orné lui de staffes très élégantes et d'où descendaient d'énormes lustres de cristal qui s'efforçaient d'éblouir l'ensemble des visiteurs. Le meilleur antidote de cet inconditionnement restait celui de jouer aussitôt sans s'attarder sur l'agression de l'agencement. Ce que je fis, d'ailleurs !

L'expression de son visage traduisant un certain désarroi, le joueur qui me précédait se rendit à l'entrée afin de se munir de nouveaux jetons. A son retour, deux personnes supplémentaires avaient pris place autour de la table. Je n'y accordais qu'une brève attention puisque je perdais déjà mes premières mises.

Ma méthode de jeu, fort pratiquée, n'avait rien d'inventif. Elle ne détenait pas plus d’assurance qu'aucune autre mais diminuait cependant la fréquence du mauvais hasard. Il ne s'agissait pas vraiment d'une martingale !

Afin de pouvoir la distinguer des autres systèmes utilisés et connus de tous les joueurs, je lui avais donné le nom de " géométrie ".

Ce qui ne fut pas moins dû à sa pratique régulière ! Jouée uniquement sur les chances simples, en l’occurrence une couleur, elle me contraignait à remiser toujours la même somme minimum après chaque coup gagnant. Ce qui bien entendu n’augmentait mes gains qu’à faible vitesse puisque, cette somme n’était que doublée. Par contre, après chaque tirage perdant, ma mise suivante se voyait triplée de son montant initial. Ce qui me faisait récupérer alors la mise perdue au coup précédent ainsi que deux fois cette même mise considérée comme un gain supplémentaire et d’une proportion supérieure. Après cet enjeu gagnant, je remisais toujours le minimum autorisé. Par contre, lorsque échouait cette première progression de ma méthode, entendons que j’avais donc perdu deux fois de suite, je m’obligeais à augmenter mes paris en triplant systématiquement ma mise suivante du nombre des jetons perdus au dernier tirage. Le résultat de cette deuxième tentative osée me rendait bénéficiaire de cinq fois la somme de départ, mais l’engloutissement de ces opérations calculées existait malheureusement car, le règlement fixait un plafond aussi bien sur l’enjeu des numéros que sur celui des chances simples. De ce fait, le nombre de mes progressions ne pouvait être infini. De toute façon, comme il était fort possible de perdre plus de dix fois consécutivement et, que dans un pareil cas, mon capital se serait épuisé bien avant, ma stratégie se limitait d’elle-même à sa troisième progression. Notez que celle-ci risquait tout de même de me démunir de quarante fois la mise de base !

Si une telle figure se présentait en début de soirée, je n’avais plus qu’à rentrer à l’hôtel mais, je ferais remarquer ici, que cette banqueroute, survenant très tard dans la nuit, ne me laisserait que peu de pertes, voir aucune, à considérer le cumul de toutes les combinaisons gagnantes jouées précédemment. Pour éviter arbitrairement cette déconvenue, mon système comportait, dans sa phase progressive, ce que nous pourrions nommer une équation ; cette dernière se voulant jouer à cache-cache avec le hasard. En d’autres termes, cela signifie que tant que je gagnais la plus petite somme pariée je renouvelais la mise sur la couleur de mon choix, en l’occurrence le noir, mais dès que je perdais, je transportais aussitôt ma rigoureuse progression sur la couleur opposée, puis je remisais sur le noir à la suivante et encore sur le rouge à la dernière.

Cette gymnastique, quelque peu amusante, provoquait donc une alternance incontrôlable avec les probabilités, les obligeant ainsi à sursauter dans le sens inverse de ma fameuse méthode.

Notons que si ce réducteur de tension offrait beaucoup de sécurité à la roulette américaine, il n’était pas aussi confortable à la boule, à cause du numéro cinq ; arme supplémentaire au service de la fatalité…

Je poursuivais donc mon jeu avec toujours cette même équation régulière. Le minimum était réglementé à cinq francs ; il était représenté par un petit jeton vert. Ayant été contraint d’accomplir ma deuxième progression à plusieurs reprises, je dus interrompre mon jeu afin de me munir de ces mêmes petits jetons verts, car le croupier assis qui me lançait mes gains dans le désordre, me payait le plus souvent avec d’autres jetons d’une valeur plus importante, par conséquent d’aucune utilité pour mon retour à la mise de départ. Comme l’impartialité du personnel, cette difficulté, occasionnée par l’abondance de jetons différents, demeurait tout à l’avantage de l’établissement puisque souvent à l’origine de la panique des débutants et de l’absurdité des flambeurs.

Une parfaite mise en scène donc, qui s’organise autour des investisseurs afin d’anéantir leur maîtrise de soi et, si la banalité de la répétition de mes gestes ne constituait pas un dédale insurmontable, j’observais néanmoins ce jeu comme une machine totalement impitoyable. Ceci, malgré que deux humains en soient aux commandes ! …

Dès l’instant où nous fûmes deux puis quatre joueurs autour de la table, le croupier qui lançait la boule ajouta à son monologue chronométré une phrase supplémentaire dite juste avant celle qui variait selon le tirage :

"  - Rien ne va plus "

Ce qui signifiait que plus personne n’était autorisé à ôter ni placer d’autres jetons sur le tapis une fois cet ordre prononcé.

Puis très rapidement, il s’enrichit d’autres paroles, notamment :

"  - Faites vos jeux ", lorsque son collègue muet terminait son rangement, et aussi quelques fois, s’efforçant d’être interrogatif, comme s’il en attendait une réponse :

"  - Vos jeux sont faits ? "

Ce changement, survenu presque instantanément, ainsi que le cliquetis des jetons qui s’entrechoquaient plus bruyamment, transformèrent l’ambiance de la soirée qui devint un soupçon plus confortable.

Bien que cela m’indisposait peu, je regrettais maintenant de ne pas m’être installé sur une chaise dès mon arrivée, car aucune n’était plus disponible. Je prolongeais donc ma stratégie sans plus m’occuper du reste. Vers minuit, j’additionnais le total de mes gains. A sept reprises, je dus tenter la troisième équation de ma géométrie ; ce qui m’avait enrichi de quatre cents quatre vingt dix francs. Ajoutés au reste, je me trouvais pourvu d’un peu plus de huit cent francs. Bénéficiaire de la sorte, je pouvais aisément subir une éventuelle défaite.

Ce qui diminua mon anxiété de base !

La salle était comble. Sans que je l’eus remarqué, une seconde table de jeu fut mise en service. Malgré l’abondance de chaises inoccupées réparties autour de ce tapis, j’éteignis une moitié de cigarette et je revins me placer debout, à la première table. Celle-ci m’offrit beaucoup moins d’aisance qu’au début de la nuit car, en effet, elle se trouvait très encombrée de nouveaux observateurs ; des guêpes sur un morceau de sucre ! Ne pouvant alors n’atteindre que le rectangle correspondant au rouge, j’élis cette couleur comme départ de mon jeu. Ce qui ne changeait absolument rien ; le principe demeurait exactement le même, excepté qu’auparavant mes progressions tendaient du noir vers le rouge, tandis qu’à présent, partant du rouge elles se terminaient sur le noir.

 Samedi 22h15

Déterminé, beaucoup moins malaisé que la veille donc, je lançais mes premières mises dès mon arrivée. Hélas, je fus suivi de près par un essaim de touristes et d’autres nouveaux joueurs qui encombrèrent ostensiblement les lieux. Les habitués, je les distinguais facilement, non pas pour les avoir déjà vu, mais parce qu’ils entrent toujours dans la salle avec une identique et singulière expression du visage. Appartenant à des classes sociales parfois les plus éloignées les unes des autres, de la vieille dame riche et accompagnée à l’homme seul et mal vêtu, par quelque chose de grave mais discret qui se lit dans tous leurs regards, une subtilité à peine définissable semble vouloir les détacher du reste du Monde.A la roulette, cette particularité des intervenants est complètement écrasée par la domination aveugle et inapaisable de l’argent. Ici, l’aventure occupe une plus grande place dans l’expression de chacun.

D’ailleurs, en comparant ma condition, je ne pouvais me soustraire à cet ordre d’idées !

Vers vingt trois heures, les trois tables étaient en fonction et l’ambiance, enfumée, devenait insoutenable . Certes, j’avais commencé par cumuler des gains, mais deux récidives fatales banqueroutes m’obligèrent à récupérer péniblement mes pertes au milieu d’une infernale bousculade.

Aussi, de changer de tapis n’avait rien amélioré ! Alors observant mes parcours inutiles comme ceux d’un vulgaire flambeur ou encore ceux d’un débutant affolé, je quittais le casino, sans regret immédiat et en estimant ma défaite suffisante pour aujourd’hui.

Le clair de lune qu’offre la nuit, dispense la chambre d’un autre éclairage. Catherine dort d’un profond sommeil.

La splendeur de son anatomie couchée m’impose le silence.

La chaleur de juillet l’avait contraint à repousser couvertures et draps, devenus inutiles, qui s’entassaient maintenant en désordre au pied du lit.

Les bras reposés, presque en croix, sa bouche à demi ouverte, je devinais l’élégance de ses formes derrière la transparence incertaine de sa chemise froissée. Je ne pus interrompre la perfection de son immobilité ;

la somptuosité de ses courbures, de ses rondeurs, la vénusté de ses galbes constituaient là, ma véritable fortune. Etais-je méritant d’une telle épouse ?… Un long moment, je demeurais admiratif à ses côtés, puis, sur son large front blanc tourné vers moi, je lui offris un baiser à son insu. Enfin, de la même façon silencieuse avec laquelle j’étais entré, je ressortis de l’hôtel pour me diriger, à nouveau, vers le casino comme un enfant l’aurait fait en direction d’un gigantesque coffre à jouets.

Pour cette fois-ci, je ne cherchais pas la fortune ; juste un peu moins de déceptions !

 Dimanche 0h35 

La salle de jeux s’est considérablement dépeuplée. En fait, il est tard !…

Le type que je viens de croiser me libère sa chaise ; ça, c’est parfait !

Je mise, je gagne, j’entasse, je suis complètement détendu, donc. Pour un temps, car je ne l’avais pas remarqué tout de suite, mais un curieux personnage, juché à l’extrémité du tapis, m’observe depuis mon arrivée.

Tantôt les mains enfouies dans les poches, tantôt les bras croisés, cet indiscret me paraît concerné que de ma stratégie personnelle.

C’est agaçant !…

Qui est ce bonhomme ? Le directeur du casino, peut-être !

Pourtant, les croupiers n’ont pas l’air de lui prêter attention…

En tous cas, une ingrate physionomie !

Perturbant la régularité de mes gestes, je l’observe discrètement à mon tour. Très petit, ramassé, tout à fait l’inverse de ma stature allongée, d’aspect bourru, une tête symétriquement arrondie, plantée, enfoncée sur un corps dont l’embonpoint se devine aisément à l’intérieur d’un suranné costume noir à fines rayures blanches, des joues également rondes et saillantes à la fois, d’un écarlate absolu qui asphyxie quelque peu son regard insolant, bref, ce vilain primate me gêne…

L’établissement ne va pas tarder à fermer ses portes et, moi, je m’emmêle les jetons. Rien de plus embarrassant que de se sentir épié par des gens dont on ignore la provenance !…

Il tourne les talons, enfin…, c’est tant mieux !

Parmi tous les comportements insolites que je distinguais dans les salles de jeux, celui-ci n’avait pas été le plus confortable.

Allons, bon, maintenant c’est le hasard qui m’échappe ; le cinq vient de sortir deux fois de suite… Fidèle à ma logique, je reste sur ma couleur…

Zut !…, je perds encore…

Ça ira pour ce soir ; je termine cette progression et je vais me coucher…

Je mise sur le noir et c’est le rouge qui est annoncé… Je devrais arrêter là : je me dirige peut-être vers la catastrophe .

Oui !…, c’est possible, mais si j’abandonne ici, je repartirai avec des regrets et assurément avec beaucoup de mal à m’endormir.

Alors, je continus… Il faut tout de même que je me fasse violence ; il n’a jamais été dit que c’est sans effort que l’on pouvait gagner sa vie, d’une manière ou d’une autre.

A présent, c’est cent trente cinq francs que je dois risquer sur le rectangle rouge du tapis. De derrière mon épaule, me parvient une voix faible mais distincte parlant d’un conseil assuré :

"  - Laissez votre enjeu sur le noir. " Le ton de cette phrase m’apparaît indiscutable. Je m’exécute, comme si mon geste n’était plus le mien…

Je viens de me livrer à une périlleuse dérogation sans m’interroger une seconde sur cette aveugle et stupide obéissance.

C’est le noir qui est annoncé… Je viens d’éviter une lourde défaite !

Mais d’où me provient cette parole avisée à laquelle je dois la victoire ?

Avant même de ramasser mes gains, je me retourne afin d’en savoir plus, et là, je suis médusé, scié comme une souche… C’est le costume noir, le petit gros que j’avais cru disparu mais qui, en réalité, m’avait déjoué et transporté son espionnage par l’arrière, depuis un moment et à mon insu… Maintenant, plus proche de moi, il me paraît plus nain qu’auparavant, mais tout aussi répugnant. La politesse m’oblige à lui adresser un bref sourire en espérant qu’il n’y en aurait pas d’autres…

Bon, il ne veut pas bouger… Avec celui-là dans le dos, ça ne va pas être simple…, eh voilà le cinq qui s’obstine… Je mise sur le rouge…, je perds…, je reviens sur le noir…, je perds et le disgracieux que je m’efforce d’oublier se remet à causer :

"  - Laissez passer un tour et revenez sur le noir. "

Il ne va pas me foutre la paix, celui-là ? Quelle audace !… Mais comment ce type peut-il être absolument convaincu de ce qu’il avance ?… De toute façon, je n’éprouve pas le désir de lui adresser la parole, ne serait-ce que pour éclaircir ce point…Personne ne lui a demandé de s’insérer dans mes affaires…, de quoi se mêle-t-il ?…

C’est sûrement le genre de bonhomme, courbé de solitude, qui recherche de la conversation et tente de se rendre appréciable par des prévisions hypothétiques. Pourtant j’hésite à poursuivre les conditions intransigeantes de ma méthode… J’hésite, j’hésite et il est trop tard.

"  - Rien ne va plus. "

C’est le cinq qui est encore annoncé. Tout inconvenant qu’il soit, ce type me sauve la mise pour la seconde fois… Dois-je lui dire merci ?

Pas le temps…, sans réfléchir, je balance tout sur le noir…Je deviens cinoque, parfaitement halluciné…, mon prophète disparaît et c’est le noir qui l’emporte.

 Dimanche 23h00

Je reprenais place à la même table. Bien que m’efforçant de chasser le petit homme noir de mon esprit, comme s’il pesait un interdit sur sa relation, mon regard s’échappait tout de même de cette volonté en espérant constater sa présence dans la salle. Durant toute la journée, je n’avais cessé de m’interroger autant sur son étrange conduite que sur le paradoxe de la mienne. Malgré que nous demeurions inconnus l’un pour l’autre, il m’avait semblé pourtant déterminé à mon égard comme s’il m’eut été redevable ; incontestablement, il avait joué à ma place, et l’opération avait été bénéfique, incontestablement, le surnaturel de son intervention m’avait évité deux échecs assurés . Ce fut ma soumission à ce délire surhumain qui devait davantage m’inquiéter ; n’allais-je pas sombrer dans l’illumination du joueur ?…

Catherine n’était guère préoccupée par mes opérations solitaires ; ce qui m’abstint de lui en faire état mais, durant toute la journée dis-je, je fus emprunt d’un fort désir de me libérer dans la conversation. Ce que j’aurais probablement fait si mon intention n’avait été de retourner au casino le soir même au lieu de nous rendre à Deauville, comme nous l’avions prévu. Maintenant, planté à l’endroit exact où je me trouvais la veille, à l’endroit où j’avais failli au raisonnable de ma méthode, j’appréhendais de m’envaser dans les pièges de l’excès.

Un long moment s’écoula avant que je subisse mes premières pertes. Le cinq était sorti à plusieurs reprises dès mon arrivée mais, depuis, il s’était temporairement effacé avant de revenir, par trois fois, provoquant ainsi ma défaite. Je jurais pour que celle-ci fut la dernière !

Hélas, une seconde, survenant peu après, diminua mon capital de sa moitié. Je me voyais donc, très tôt, revenir à la caisse principale pour transformer mon argent. Là, j’aurais dû quitter les lieux…

Je l’aurais fait, sans conteste, si le petit homme au costume rayé n’avait pas existé.

En fait, ce personnage m’avait totalement désordonné !

Plus j’analysais l’absurdité de ma participation à ce jeu, contre lequel je maîtrisais à peine ma propre stratégie, plus je devais admettre n’attendre, en réalité, que l’entente de ses conseils avisés.

Dans une vaste salle attenante à celle des paris, la direction organisait un spectacle et, lorsque celui-ci commença, sur les coups de minuit, toutes les tables en fonction se dépeuplèrent très rapidement. J’en profitais pour saisir une chaise désertée, et je repris aussitôt mes investissements, sans trop subir alors les difficultés du sort. Je ne saurais l’expliquer correctement, je ne peux, à présent, n’y repenser qu’avec effroi, mais l’une de mes perceptions, ignorée jusqu’ici, me commanda d’interrompre mes gestes, le déroulement de ma géométrie donc, ceci afin de constater qu’il était là. Appelons cela une intuition, peut-être, je ne le voyais pas mais je demeurais persuadé qu’il était arrivé.

Terrifié à l’idée de lui échanger la moindre politesse, je n’osais relever la tête pour m’assurer de sa présence et, lorsque je parle d’effroi, croyez-moi, je n’exagère rien !

Comme s’il me l’imposait par télépathie, malgré moi, mes yeux pivotèrent vers l’entrée de la salle où ils rencontrèrent désagréablement les siens, noirs, figés par l’immobilité qu’il s’était choisi, entre ma table de jeu et la caisse des changes. Tout autant statique que le reste de sa personne, il affichait un détestable sourire dominateur et dominant la même face écarlate que je connus la nuit précédente. Personne, autour de lui, ne semblait le remarquer, personne, autour de moi, ne semblait l’intéresser.

N’arrivant pas à contenir le frisson qui me parcourait le dos, je le saluais piteusement en hochant la tête du haut vers le bas, où mon regard, probablement entouré d’une rougeur identique à la sienne, s’interdit de quitter le tapis des mises, afin de retarder au mieux le deuxième contact.

Je préférais autant le savoir derrière moi !

Rien à faire ! …, pour le moment, il m’épie par le devant et, comme un élève docile, comme pour satisfaire son observation, je poursuivais le rythme scrupuleux de mes mises sans trop souvent m’éloigner au-delà de ma deuxième progression. Un jeton qui s’en va, trois jetons qui reviennent…, quatre jetons perdus, neuf de regagnés.

Tout allait pour le mieux !

Je dois avouer cependant, que la proximité de mon bienfaiteur, en dehors de son aspect répulsif, apportait une certaine garantie à mes combinaisons. Une aisance que je tentais maladroitement de lui dissimuler ; une totale hypocrisie de ma part, en somme !

Quoiqu’il en fut, ce brin d’euphorie ne devait pas se prolonger. Les probabilité du hasard ne tardèrent pas à se montrer de moins en moins clémentes et, par deux fois consécutives, je dus me rendre à la troisième équation.

Aussi, un groupe de braillards s’était amassé à un endroit du tapis et, peu à peu, ma dextérité s’éclipsa. De son côté, toujours invisible au monde qui nous entourait, mon observateur ne subissait de cela, aucun embarras.

Bientôt, sur le noir, je dus parier la somme la plus importante de ma progression.

Sans que je le vis se déplacer, mon désirable et indésirable spectateur avait rejoint mon côté de la table et me commanda aimablement de n’en rien faire.

Alors, sans l’ombre d’une réflexion personnelle, sans la moindre hésitation, je repoussais immédiatement la totalité de mes jetons investis sur la couleur opposée ; celle de son choix.

Une fois de plus, il n’avait pas été dans l’erreur, le rouge fut annoncé, et j’évitais encore une banqueroute indiscutable.

Sans aucun doute, cet homme bénéficiait d’un don de voyance !

Il aurait été absurde que je me passe de ses prévisions… Peu de temps après, les parcours de la boule présentèrent une figure identique et, de la même façon, il me fit gagner la partie. A une autre progression qui suivit, il me conseilla de perdre à ma troisième équation et de regagner ensuite à l’aide d’une quatrième, en triplant mon investissement selon la logique de ma méthode. Sortant vainqueur de cette nouvelle opération qui augmenta considérablement mes gains, je résolus, sans lui en faire la moindre confidence, de poursuivre de la sorte toutes mes prochaines phases progressives. Ce qu’il dut s’instruire de lui-même, puisqu’il attendit aussi, de son côté, cette quatrième alternance avant d’orienter mes mises sur la couleur de son choix. Hélas, cette périlleuse mais avantageuse initiative ne devait pas durer longtemps car, sans m’en avertir, mon conseiller disparut. J’en fus à peine lésé !

Non pas parce qu’il m’allégeait de cette autre absence, mais parce que je contemplais, j’admirais une pile de jetons variés qui s’étaient entassés face à moi ; quelques six ou sept milles francs…

Quelle était la réelle provenance de cet argent ?… Dans l’immédiat, je ne désirais pas trop le savoir… En effet, devenu complice de l’au-delà, du moins de son déplaisant émissaire, ma béatitude de l’instant m’interdit toute indiscrétion quant aux perspectives miraculeuses ou diaboliques de cet enrichissement soudain. Je rangeais donc soigneusement mes jetons et je m’accordais quelques repos.

M’allumant une cigarette dans le hall, j’entendis une merveilleuse voix féminine provenant du bar de l’établissement ; le fameux spectacle organisé par la direction. Elle chantait " Le temps des cerises " de Jean-Baptiste Clément. Sans perturber l’assistance, je m’approchais alors du seuil en essayant d’apercevoir la physionomie et les élans de tristesse de cette femme que me cachait malheureusement un pilier de soutien. Derrière elle, le jeune musicien, l’accompagnant au piano, je le voyais parfaitement.

Rien de plus humain qu’un pianiste en action, pensais-je.

La couture rompue de l’une de ses chaussures m’informait de sa précarité, du moins de sa malaisance financière. La chanteuse, je n’aurais pu me lasser de l’entendre, et les paroles de cette œuvre ancestrale, évoquant le regret d’un temps passé, la perte d’un être aimé, me détachèrent un instant de mon récent enjouement pour me conduire dans la tourmente de certaines réalités. Je ne pouvais pas dire que ma vie débutante se décrivait comme une réussite ; davantage une série d’échecs professionnels, davantage de spéculations avortées, rien de concret jusque là, si ce n’est l’amour de Catherine… Où se trouvait, ce soir, ma véritable félicité ?… Je m’interrogeais sur ma présence en ces lieux, si elle n’était pas l’impasse de mes pénibles dernières années vécues, si elle n’était pas l’aboutissement d’une course insensée dont l’enjeu aurait été l’existence même. Les circonstances qui m’avaient amené ici par exemple, aussi, un destin constamment chargé d’embûches étayaient ce lugubre inventaire. Je repensais à Catherine et je me demandais s’il ne demeurait pas préférable de subir une défaite contre un moulin à vent que de véhiculer, toute une longue existence, le souvenir d’une disparition, comme le supposait la chanson ; je repensais à Catherine et je me demandais si notre bonheur ne se trouvait pas en danger, dans ce casino.

Rien ne va plus - 2e partie

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