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  • Réac, atrabilaire, mais non sans expérience le justifiant. Sens de l'humour permanent, mais hélas sens de la réalité qui s'échappe de jour en jour. Par contre, même houleux, j'aime bien les échanges de point de vue. Et sur tous les sujets.
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10 avril 2005 7 10 /04 /avril /2005 00:00

                                         Louis René


L’aigle du Mont Paléria

 

 

 Leurs intérêts sont d’une telle différence que les connaissances
ne se partagent pas ; elles se juxtaposent.

 

 

 



Sur les hauteurs du Mont Paléria-Brajick, à vingt lieues de la cité, maintenant la ville de Bergues, vivait, depuis trois siècles environ, un aigle que les habitants du pays nommaient Saeg ou Saeg’Shî.
Ce rapace ne prenait son envol que très rarement, et, bien qu’il bénéficiait d’une magnifique envergure, il ne vouait son temps qu’à la méditation.
Durant sa longue vie, il avait connu et côtoyé bien des hommes ; c’était un oiseau dont la sagesse surpassait celle de beaucoup de penseurs de son époque !   
Aucun esprit ne se hasardait à lui comparer son savoir. D’ailleurs, harassé par les imperfections du monde, l’animal, depuis longtemps, s’était retiré dans la solitude.
Au bas de la montagne, les humains qui parlaient de tout cela, ajoutaient, sans certitude, que s’il ne mourrait pas, c’est que peut-être Dieu l’avait mandaté de plusieurs missions dont l'une n’était pas encore accomplie.
En fait, tous les habitants de Paléria-Brajick dissertaient souvent sur l’existence de ce mystérieux rapace, mais aucun ne connaissait son origine.
Parfois, on l’apercevait très haut dans le ciel, et, lorsqu’il approchait son vol de la surface de la terre, c’est qu’il voulait prévenir les hommes d’un séisme à venir, ou encore d’un simple orage dont la violence pouvait néanmoins détruire les récoltes.
Alors, chacun s’abritait du mieux qu’il le pouvait, et, lorsque l’on avait rétabli les bâtiments et les plantations victimes du sinistre, dans un total respect, tout le monde ne souhaitait néanmoins plus l’approche de l’ancien volatile.
Les gens de Paléria-Brajick vivaient assez calmes, uniformes, sans trop de curiosité en général. Agriculteurs pour la plupart, concernés que par le travail du champ, subissant le caprice des saisons, rien de l’au-delà ne les interrogeait plus que cela.
Les gens de Paléria-Brajick ne s’encombraient pas de connaissances inutiles, excepté le petit Guillaume, ce quatorzième enfant du bourg qui irritait souvent ses parents de sa curiosité intarissable.
Guillaume voulait savoir pourquoi l’océan ne se vidait jamais. Guillaume voulait savoir pourquoi seuls les rois portaient des couronnes, pourquoi les arbres vivaient si longtemps sans jamais se déplacer. Enfin, Guillaume voulait savoir beaucoup de choses que personne ne savait. Disons que, le plus fréquemment, Guillaume n’accueillait pas les réponses qu’il aurait aimé entendre.
Un matin, l’enfant voulut savoir pourquoi Saeg’Shî ne voulait pas mourir.
N’ayant obtenu aucune information satisfaisante sur le sujet, il sollicita son père afin que ce dernier l’accompagne jusqu’au sommet de la montagne. Là, il aurait pu lui-même questionner l’oiseau de visu. Bien entendu, l’adulte refusa ; l’ascension demeurait périlleuse, l’aigle n’avait jamais été importuné de la sorte, la question même était indiscrète, enfin le labour ne souffrait pas une seule journée d’absence.
Alors, Guillaume entreprit son grand-père. Celui-ci, bien qu’ayant tenté de convaincre l’enfant que le chemin qu’il désirait emprunter n’était pas celui de la nécessité, accepta cependant de mener l’expédition, et aussitôt, encombrés de quelques victuailles, les deux aventuriers disparurent derrière les hauts conifères qui couvraient le relief.
Un large sentier, fort praticable, les conduisit aisément jusqu’aux pieds des escarpements. À cette altitude, Guillaume pouvait distinguer, plus bas, toutes les limites de son village.
- Py, regarde-là, sur la gauche…, pourquoi ces maisons sont toutes pareilles, et alignées comme les tables de ma classe ?
- La Morlande ?…, c’est un lotissement…, des constructions à bon marché, et bâties à la hâte pour abriter les familles d’ouvriers.
- Mais, y’a pas d’usine par ici…
- À Bergues… Ce n’est pas loin !
- Eh bien, elles sont très vilaines, et puis vu de haut, comme ça, Paléria n’est plus du tout un beau village !
- Ailleurs, c’est pire… Parfois des alignements quasi identiques s’étendent sur plusieurs kilomètres ; des façades jaunes, des façades roses ; j’en ai même vu des vertes.
- Ce doit être laid…
- Affreux, tu veux dire…Il faudra pourtant bien s’y habituer.
Bientôt, jusqu’ici, il y en aura davantage comme aux abords de la plupart des villes. Les hommes et les femmes qui habitent ces constructions ne s’accordent plus suffisamment de temps et d’esprit pour s’attacher et parfaire leur espace domestique. Tellement d’autres obligations ou priorités les envahissent au quotidien que le cadre dans lequel ils évoluent n’a plus aucune espèce d’intérêt. Tous, si tu les interroges, bien sûr, te diront qu’ils auraient préféré vivre dans un palais, ou au sein d’une bâtisse originale, de caractère, indépendante de son aspect, ou tout simplement façonnée selon leurs désirs.
Hélas, leurs moyens ainsi que leur temporel qu’ils subissent les contraignent à l’uniformité en ce sens, autant qu’en d’autres sens du reste.
De plus, la plupart du temps, ceux qui construisent ces habitations ne sont que très rarement ceux qui y vivent. Alors, qu’elles se ressemblent toutes, aucune importance !…
Tu vois, nos maisons plus anciennes, là-bas, elles ont été construites et conçues par nos aïeux pour loger plusieurs générations sous le même toit ; aussi, à l’époque, les gens vivaient différemment.
Souvent d’ailleurs, elles s’agrandissaient en conséquence, mais surtout, elles ne s’embarrassaient pas de la conformité ; et c'est bien là ce qui les opposent à ce lotissement !
- C’est quoi la conformité ?
- Le règlement, les lois, les normes…, aujourd’hui, pour bâtir, il faut une largeur autorisée, une hauteur limitée, des matériaux contrôlés. L’original n’est plus permis ; du reste, il n’a sa place nulle part.
Depuis quelques décennies nous avons inventé le confort, mais avec lui sont arrivés aussi les ordonnances, les interdits, et surtout la normalisation...
C’est l’homme en général qui a besoin de cela. Il y en a dans tous les domaines, alors pourquoi pas en appliquer au bâtiment ?…
Le plus grave, c’est que ces fameuses règles de l’urbanisme ne tiennent plus vraiment compte du caractère de chaque région, de chaque localité, et  vouloir simplement réaliser une habitation traditionnelle n’est plus à la portée de toutes les bourses…
Puis, il y a les taxes.
- Py, je le sais, les taxes ça toujours existé.
- Tu as raison mon petit bonhomme, mais l’Etat ne cesse d’en créer d’autres. Par exemple, en ce qui concerne la propriété, tu as la T.E.H. qui augmente selon la surface construite. C’est la taxe sur l’espace habité. Ce qui t’explique, en partie, pourquoi les maisons sont de plus en plus petites.
Aussi, l’I.L.P. (l’impôt sur le logement principal) vient s’y ajouter en se calculant de la même façon.
Lorsque ta maçonnerie est terminée, tu dois t’acquitter de la taxe sur la construction. Si tu acquiers un pavillon, tu paieras la T.T.A.
C’est la taxe sur tous les achats ; si tu le revends, ce sera alors la T.V.B. ; si tu hérites d’un bien (le mien peut-être), ce sera donc l’impôt sur la transmission d’héritage, ainsi que la taxe pour les frais de legs : l’I.T.H. et la T.F.L.
- Eh bien !... moi j’habiterai une cabane dans la forêt.
- C’est possible, oui ! mais tu paieras l’impôt sur les surfaces boisées : l’I.S.B., où la taxe sur l’espace nu, si ta cabane se trouve dans un pré.
- Mais Py, qui c’est qui décide de toutes ces taxes, c’est le roi ?
- Non ! les rois n’existent plus…, il n’y a plus de responsables, comme avant. De nos jours, c’est une hiérarchie de hauts fonctionnaires qui se partagent les pouvoirs.
- Et si je ne veux pas payer moi ?
- Eh bien, ils appliqueront alors les pénalités, et cela te coûtera plus cher... Tu auras la P.T.R. ou P.I.R., pénalité sur taxe ou impôt en retard, et si tu tardes trop, tu subiras le paiement de la R.T.I. : la redevance sur les taxes impayées.
- Alors, il n’existe aucun endroit où l’on peut être tranquille ?
- Aucun…
- On a pas le choix donc !…, mais arrête Py, tu me donnes le vertige avec tout ça.
- Non ! mon garçon, c’est parce que nous sommes en altitude.
- Toi, mon Py, t’es jamais trop avare d’informations, mais pourquoi t’as l’air toujours triste quand tu parles ?
- Triste ?…, c’est possible …, déçu en réalité…Déçu par les résultats du monde à venir… J’en ai connu un autre, pas toujours rose, mais assurément meilleur par certains côtés, et, aujourd’hui, je m’interroge sur l’importance que j’attribuais, pour ma part, aux soi-disant améliorations vers lesquelles se concentraient tous mes efforts ; également ceux de mes aïeux…
Je ne tarderai pas à disparaître, et, avec beaucoup de regrets, je ne comprends toujours pas très bien la transformation des choses, alors oui !…, tu peux le dire, cela me rend triste.
- C’est pourtant mieux maintenant que durant les guerres que tu as vécues !
- Les guerres, ailleurs il y en a encore mon garçon ; par chez nous, il y en aura d’autres, et probablement pas les mêmes.
Les gens ne se battront plus pour des principes, pour se nourrir, ni même pour rester libre, mais davantage les conflits naîtront du besoin dont ils sont devenus prisonniers. Du besoin de toutes ces choses que le siècle rend indispensables : les véhicules à moteur, les appareils électroménager, les appareils vidéo, l’informatique, et j’en passe… Surtout, convertis génétiquement étranger à l’effort, les hommes d’aujourd’hui ne respectent plus le travail de certains, aussi se guident parfois à jalouser et convoiter le bien d’autrui. Le progrès, c’est une évolution matérielle, somme toute, mais je ne pense pas qu’il engendre directement une bonification de l’esprit. Peu à peu, le confort remplace le sens pratique, tandis que le bien-être ne se stabilise qu’en marge du conditionnement dont il est néanmoins assujetti… Même les pauvres on ne les reconnaît plus !
Eh oui Guillaume, je suis triste de voir notre pays se transformer en immeubles collectifs, en pylônes électriques, en aérogares, en panneaux publicitaires, en Z.I., en Z.A, et en larges autoroutes qui s’entrecroisent.
Je te l’ai dit…, j’ai connu autre chose que cette civilisation d’automobilistes, parfaitement aveugles à défaut d’être agressifs et dangereux. 
Il y a à peine trente ans, nous n’avions aucune clôture autour de nos bois, nos champs et nos bocages ; les troupeaux circulaient sans itinéraire limité, les enfants s’attardaient dans les rues souvent jusque tard le soir (ce qui à présent n’est pas sans risque) ; aussi, nous parcourions aisément de longues distances sans rencontrer la moindre parcelle d’alsphate ; la nuit gardait encore ses secrets…
Elle demeurait ce que nous pourrions nommer un no man’s land dans lequel pouvaient se mouvoir autant nos craintes, nos phobies, que nos illusions et nos projets. Elle ne traduisait pas, comme maintenant, avec ses bruits lointains mais identifiés, l’aspect immuable du répétitif lendemain…Le rêve et  l’utopie trouvaient sans peine un interlocuteur, donc un débat… Bref ! les gens prenaient le temps de parler !
- Moi aussi, je parle …, avec maman, avec papa, des fois j’entretiens de très riches conversations…
- Oui ! mais c’est parce que ta nature est curieuse, et tes parents offrent une certaine énergie à te répondre. C’est leur rôle, c’est encore une ancestralité qu’ils maintiennent, ceci malgré les déboires qu’ils rencontrent toute leur sainte journée.
- Py, tu ne l’aimes pas trop l’automobile ?
- En effet, qu’elle soit en milieu urbain ou à la campagne, on ne voit plus qu’elle …, il y en a partout ! Dans les cours, dans les rues, sur les trottoirs, d’ailleurs nous transformons absolument tout l’environnement afin qu’elle ait sa place à n’importe quel endroit.
Dès qu’un espace quelconque est reconnu d’aucune nécessité, il est aussitôt modifié en parking aérien, complètement inesthétique.
Et c’est pas gratuit !... Pour avantager la circulation, on exproprie à outrance de façon à tracer de larges et interminables rocades, isolant parfois tout un village de son agriculture. Plus un cheval, plus une bicyclette, pas même un corbillard ne peut se rendre à l’église sans créer une gêne à peine admise… On voit alors des ponts de béton, des grands carrefours identiquement, platiformes à outrance, circulaires et surtout très laids. On voit même des bretelles inachevées, jamais empruntées donc, mais qu’on laisse malgré cela serpenter au beau milieu d’un champ nommé « nulle part » ; le désastre du goudron qui se mêle à la terre abandonnée ! Tu trouves ça beau, toi ?
- À Paléria, des voitures, y’en a pas trop.
- Suffisamment pour éloigner les gens vers ailleurs. Suffisamment pour déserter le bourg tous les dimanches.
Suffisamment pour séparer les familles, les unes des autres...
Je n’aime pas l’automobile car elle tue les petits commerces au profit des grands magasins situés plus loin ; elle déporte le travail et autres activités vers les grandes villes, royaume du stress ; elle handicape le budget de chacun ; elle rend l’atmosphère irrespirable ; elle assassine quand elle ne paralyse pas ;  surtout elle créée diverses appétences et stupides rivalités. Produit national incontestable, elle s’est faite sujet national, car le pire, c’est qu’elle occupe détestablement la plus grande place dans l’âme du citoyen… Cette machine fait des ravages, crois-moi, souvent même elle recueille beaucoup plus d’affection que n’importe quel humain… Ecoute la conversation de certaines personnes ;  tu verras, qu'en dehors de sa voiture, l’homme parle difficilement d’autre chose, si ce n’est que d’un programme télévisé. C’est ici d’ailleurs que le drame s’épaissit…
- Py, ne parle plus…, la télévision, j’imagine déjà ce que tu pourrais en dire… De toute façon, on est arrivé.
- Oui !... Je ne crois pas, en effet, que nous puissions monter plus haut… Tu dois avoir faim ?  Nous allons nous installer ici, manger un peu, et puis, ton oiseau finira bien par s’intéresser à nous.
- Py, regarde sur ta gauche, il vole…, il arrive…, il s’avance vers nous. Py, regarde comme il est beau.
- C’est toi qui lui parles…, moi j’en ai assez dit.
L’aigle tournoya un long moment au-dessus de ses visiteurs, probablement pour s’assurer de leurs bonnes intentions, puis, il replia ses ailes à quelques mètres avant d’échanger un certain nombre de politesses avec les deux bipèdes fascinés. C’était un distingué volatile, d’espèce royale ; de type royal également. Enfin, Guillaume se risqua aux questions : 
 - Saeg’Shî, dit nous pourquoi tu ne veux pas mourir ?
- Je n’ai pas encore vécu la totalité des heures qui m’ont été accordées. Dans une vie antérieure, j’étais dans les ordres ; j’étais moine, si tu préfères.
Partout où je le pouvais, je prêchais en vain la meilleure parole, j’en obtenais que des mauvaises en retour, et, devenu âgé, épuisé, désabusé, je me suis rendu compte que je parlais de Dieu sans le connaître personnellement. J’ai alors décidé de lui rendre visite...
Un sacré bonhomme, vous pouvez me croire ! Il compensait bien le déplacement…
Nous avons longuement débattu de choses et d’autres, et, me jugeant intelligent, il opta pour m’offrir une nouvelle vie. Plus longue et plus intéressante, me précisa-t-il… Je fus donc converti en aigle, comme vous le voyez, avec, en prime, trois millions d’heures d’existence devant moi. J’en ai consommé depuis, j’en ai profité aussi. Actuellement, il m’en reste à peu près trois cent soixante mille…
- Voici un compte qui m’a l’air exact.
- Oui ! En vérité, chaque heure vécue conserve son importance. Aucune ne doit demeurer inutile, comme celle que nous vivons en ce moment.
-  Sans aucun doute !…, mais pourquoi vivre si longtemps ?
-  Pour apprendre…, pour apprendre les réalités, connaître les bons sens et les contre-sens, obtenir le savoir, en jouir et l’emporter dans l’au-delà, parfois le transmettre, même partiellement, comme à toi par exemple.
- Alors, je suis très heureux d’être venu…Mon grand-père ici présent, m’informe que le monde se modernise à outrance, et pas pour son bien. Ce qui le rend triste du reste !
Moi, j’aimerais être instruit de ces choses ; j’aimerais savoir si ce monde va se corriger, s’embellir, ou si, au contraire, il va s’empirer.
Je comprends ton inquiétude autant que la tristesse de ton grand-père. D’ailleurs, son analyse, davantage expérimentée, ne peut être sereine, tout comme moi-même qui en suis profondément navré…
Je te l’ai dit, dans le passé, j’appartenais à la société des hommes, avant de m’en lasser, car cette société demeure tout autant complexe que dominante (c’est ici la grande injustice de l’univers). Il est vrai qu’elle a su se préserver de beaucoup de séismes naturels, ses techniques semblent illimitées, aucun prédateur ne peut l’atteindre, elle ne rencontre aucun obstacle à son expansion, mais, malgré cette domination incontestable, la plus grande menace de laquelle elle doit sérieusement se prémunir, à mon avis, c’est d’elle-même…
Sans évoquer la cupidité, la tyrannie et la cruauté de certains qui, durant des siècles, se sont toujours répétés au détriment de plus faibles et d’autres, note que dans ce pays, comme dans ceux qui lui ressemblent, c’est à présent la complaisance ainsi que la tolérance qui, paradoxalement, vont détériorer l’accalmie générale.
La tolérance du voisin censé ne déranger personne, mais ostensiblement trop près pour devenir néfaste, influent lorsqu’il n’entame pas une véritable invasion… De toute manière, cette invasion est bien réelle, puisque si la docilité de ce voisin, celui de droite, ne perturbe en rien tes activités, ni même tes opinions, il faut cependant et malheureusement compter sur celui de gauche, voire celui de derrière, celui de devant, parfois ceux du dessous, ou du dessus. Tous ont un mot à dire, franchement ou sournoisement, tous désirent participer à l’organisation commune. Chacun d’entre eux s’estime capable d’en élaborer une règle, surtout, chacun d’entre eux exige sa part d’aisance, et tous n’ont aucun avantage au bénéfice de l’autre. Le drame, c’est que, pour la continuité de cet état d’esprit, l’ensemble des lois, des interdits et des obligations sont promulgués dans le plus parfait désordre. Alors les droits, les devoirs et les non-droits s’entremêlent comme un infernal kaléidoscope ne laissant apparaître que de très rares équités. L’individu ne forme plus le maillon indispensable d’une chaîne collective, mais la suprématie de la dite chaîne paraît s’être instituée suprême et inviolable, de sorte que les émissions du pouvoir central se muent en ordonnances "divines", constituant ainsi le nouveau culte des masses ! Car c‘est bien d’une masse dont il s’agit et c’est bien, maintenant, ses excès qu’il faut gérer…
Je pense donc que vous allez vivre le lamentable résultat du pouvoir transmit au peuple, et je pense également qu’il vous sera impossible de revenir en arrière, du moins pas avant la succession de quelques exécrables dictatures. Observez déjà que la solidarité de proximité disparaît entièrement, laissant ainsi davantage la place aux procédures juridiques : celles qui peuvent détruire la plus importante partie de l’existence de quiconque, réduire ce dernier au plus bas de l’échelle de ce fameux système, et de surcroît, hélas, dans une totale légalité. Vous allez être étouffés de surpopulation et des effets indispensables qui devront en découler.
Observez encore que la réflexion n’est pas un produit de la masse (le passé l’a désagréablement prouvé). Par exemple, l’homme croit avoir obtenu sa liberté ; admettez ici qu’il n’a pas bien examiné la technocratie dont il reste le sujet; Admettez aussi que s’il voulait, par intellect, s’émanciper de cette infernale subordination, par conséquent s’extraire de la dite masse, il n’y parviendrait d’aucune façon, si ce n’est que d’en devenir marginal, donc majoritairement désapprouvé. La tolérance est un mal, disais-je, parce qu’elle s’est codifiée à un tel point absurde qu’elle en occulte le reste, y compris l’intolérance.
- Mais, dis-moi Saeg’Shî, l’intolérance c’est pas gentil ?
- C’est pourtant une liberté fondamentale ; elle a existé bien avant que l’écriture ne soit inventé ; je crois même qu’elle ne peut être endiguée puisqu’elle étayera toujours la moindre idée, et, tu sais, que les idées sont nécessaires aux évolutions. Si tu tolères abusivement, tu réduis inévitablement ton espace contraire. Tu n’auras donc plus d’espace contraire !… Demain, les diverses politiques seront toutes à engager, les dogmes et préceptes religieux, de retour et trop souvent opposés, seront malgré cela appliqués, voire imposés par endroits, les modes et courants financiers s’y mêleront dans la plus parfaite confusion ;  un casse-tête chinois, en somme ! Bref ! ne détenant plus aucun repère existentiel, n’ayant plus de principes ancestraux à défendre, pour ta part, tu resteras gentil puisque tolérant… Tu peux me croire, l’être humain, jeune ou vieux, pacifique ou belliqueux, tolérant ou intolérant, en majorité, n’est programmé pour tirer la couverture que d’un seul côté.
- Il devrait y avoir des solutions pour éviter ça ?
- Oui ! des solutions, beaucoup en trouveront, des bonnes et des mauvaises d’ailleurs, mais elles disparaîtront rapidement, avant qu’elles ne soient appliquées à l’ensemble des concernés, et aussitôt remplacées par d’autres toutes aussi incongrues. Ton grand-père ne le subira peut-être pas, mais les futures réformes et interdits contenteront une moitié de la population au détriment de l’autre…
Ce sera alors le règne de la démagogie. Compte tenu qu’une forte part d’administrés n’obtiendront plus autant de privilèges que ceux qui l’auront pourtant acquis à la sueur de leur front, vos dirigeants préconiseront aux contribuables que vous êtes, un nouvel état d’esprit ayant pour principale fonction, celle de vous culpabiliser au regard d’une misère qui ne le sera qu’en apparence. Vos dirigeants donc, inventeront le social. Ce qui leur permettra, d’une part, de faire croire à la généralité que leurs desseins n’ont qu’une vocation humanitaire - une bonne conscience en résumé -, et, d’autre part, que ceux qui travaillent vraiment forment une entité spéculatrice faisant obstacle à la dite évolution sociale. Autrement dit, le plus naturellement admis deviendra, peu à peu, le fait que celui qui œuvre, qui gagne en décente contrepartie, et qui même donne du travail aux autres (à ses risques), devra payer de ses deniers de plus en plus durement acquis, voire de sa liberté quelquefois, ceci pour qu’une multitude d’inconnus survivent dans l’intelligence de ne rien faire…
Alors, les institutions vont proliférer ; un tas d’organismes inutiles que vous devrez
alimenter ; des bureaux toujours plus grands, et toujours plus confortables ; des usines où l’on gratte le papier, et dans lesquelles on se persuade qu’il y a quelque chose de plus fondamental que l’heure de la sortie, en réalité.
Les institutions, te dis-je, vont gérer, en final et dans l’unique conformité, l’avenir et le contre-avenir des mauvais payeurs…
Comment pourrait-il en être autrement ?
Une société de consommation, une société qui ne reconnaît plus l’effort, bref, le pire, une société qui ne veux pas réduire son gaspis, ne peut qu’envisager des palliatifs en parfait contre-sens aux urgences qu’elle devrait pourtant considérer.
Moi, je m’en fous, je suis un aigle royal !
Mais, les principes pour lesquels vos aïeux ont donné leur vie, ne génèrent, à ce jour, qu’un amalgame d’incohérences et de déceptions.
Vous verrez, bientôt les convenances et les politesses disparaîtront - le respect aussi -, les éboueurs vous réveilleront en pleine nuit à cause du roulement des horaires, la police aura tous les pouvoirs comme au sein des régimes totalitaires  ( à cet effet, différentes brigades seront créées et affectées à des cas spécifiques). Ce qui n’empêchera pas l’émergence de zone de non droit ; des mini géographies en constante insécurité, mais cependant toujours souverainement atteintes par l’administration fiscale. Malgré l’interdiction de se défendre soi-même, la réception des plaintes ne pourra se faire qu’à certaines heures ; au-delà, vous porterez plainte à titre posthume !
La magistrature formera un état dans l’état, la procédure ayant plus de considération que le délit, les assassins et les tueurs d’enfants obtiendront des circonstances atténuantes, et relaxés à la hâte. Ce qui ne limitera pas, en parallèle, l’énormité des jugements arbitraires !
Alors, de ce côté, vous verrez les prisons saturées de gens qui n’ont rien à y faire, puisque de récentes éthiques auront été violées. Toujours en vertu d’exigences collectives à mettre en application, des personnes faibles d’esprit, vulnérables donc, seront assaillies dans leur vie privée par quelques autorités au statut nouvellement créé.
Ici, promptement, ces dernières arriveront à détruire le peu de quiétude dont, au préalable, certains souffraient à maintenir.
Les professions seront tellement réglementées et imposées que les initiatives se feront de plus en plus rares, et l’investissement personnel disparaîtra, puisque extrêmement dangereux. Déjà, aujourd’hui, les activités commerciales et artisanales sont exercées dans la terreur !
Alors, pour endiguer la liste interminable des inactifs, les services publics augmenteront sans cesse leurs effectifs à un tel point, que les improductifs seront plus nombreux, et que les autres paieront davantage.
Les trop fortunés devront s’exiler pour protéger leurs acquis, car les officiers ministériels, commissaires-priseurs et autres chacals du type s’enrichiront licitement sur leur dos. Aussi, les pouvoirs du fonctionnaire ne présenteront plus aucune limite à cet effet.
Le travail sera perçu comme un privilège. Constituant néanmoins toute la force d’un pays, il sera pourtant prohibé d’en abuser.
En m’exprimant d’une autre façon, je veux dire, et tenez vous bien, qu’il sera interdit d’effectuer des heures au-delà d’un minima abusivement institué, et ignorant détestablement la nécessité primordiale à la réalisation de chaque chose qui forme votre vie.
Avouez-là, que les bases de la démocratie se seront remarquablement transformées !
Il y aura tellement de pauvres et d’étrangers, culturellement différents, que l’on obligera chaque commune à en abriter quelques-uns ; histoire de diluer la situation !
Les xénophobes devront se taire ; la fameuse liberté d’opinion ne leur sera plus accordée. Notez qu'il est plus reposant de contourner un mensonge que de contrer une vérité.
Les immeubles inoccupés seront squattés, et il sera impossible aux propriétaires de les récupérer autrement que par d’interminables démarches administratives à leurs frais. Ils devront même apporter la preuve de leur bonne foi !
Ici, vous verrez certains acculés dynamiter leur château pour éviter la surtaxe…
Les banques également, reliées entre elles, détiendront l’aisance adéquate à vous mettre sur la paille.
On exigera à la production agricole, plafonnée, à tenir compte d’un esprit international pour ce qui est de son chiffre d’affaire, tandis que d’un autre côté, son imposition alimentera uniquement un intérêt national. Du fait, sans regret, des centaines de milliers d’hectolitres de lait seront, chaque jour, déversés dans le tout à l’égout, par convenance étatique, piteusement et sans scrupule
(ce qui ne se serait jamais vu, même aux dernières heures de l’empire romain). Par contre, l’industrie extérieure, au prix de revient nettement inférieur, s’imposera sur vos marchés, à un tel point que vos usines devront s’expatrier pour rester compétitives. Les compagnies d’assurance, expertes à tirer les marrons du feu, s’arrangeront, en coulisses, pour que des responsabilités nouvelles soient inventées cas par cas pour éviter…, vous devinez quoi ?
Aussi, des médecins consciencieux se verront traduit devant les tribunaux, puisque plus personne n’acceptera la mort.
Parce que, même arrivé au cimetière, vous ne serez pas tranquille ; encore, au terme d’un certain nombre d’années, il faudra payer ou il faudra vous sortir de là…
La culture, non plus, ne pourra être épargnée. D’ailleurs, puisque nous parlons d’une masse, on se demanderait ici, pourquoi en serait-il autrement … Dès l’instant où une civilisation entière se prive de réaction, pourquoi se permettrait-elle soudainement d’embellir son cas par une intelligence superflue ? De plus, de nos jours, l’utile règne comme le prince absolu de tout. Il a remplacé toutes les croyances, et a même détrôné le raffinement !
Donc, le talent ne sera plus indispensable pour être reconnu artiste.
Il suffira tout simplement de «réaliser » de l’anti-académique, voire du grossier, pour être produit et apprécié.
Si par malheur, il vous venait à l’idée de ne plus être « actuel », vous serez immédiatement qualifié de vilain passéiste ou d’abominable conservateur.
Toutes vos perceptions sensorielles seront cataloguées obsolètes et remplacées par « l’art » virtuel dont vous accepterez le règne.
Il n’y aura plus rien de vrai !
Votre clairvoyance passera inaperçue puisque vous ne serez pas, à proprement parler, un intellectuel distingué.
C’est les slogans et les concepts médiatisés qui avorteront votre authenticité. Tous, appartiendront à une secte, un courant politique, à une mode, ou encore à un style de musique braillarde, tous formeront des colonies d’imbéciles qui vous ne sera plus permis de mentionner comme telles sans prendre le risque d’être marginalisés, une fois de plus, et non moins qu’un esprit provenant de l’ancien Monde.
Les divorces se multiplieront au profit des avocats partisans que de leurs émoluments ; les homosexuels se marieront et adopteront des enfants sans se préoccuper réellement de leurs futurs équilibres au quotidien…; enfin, ce sera l’ère du n’importe quoi !
Et puis…, et puis, mon garçon, sincèrement, je pense qu’il demeure stérile d’analyser plus que cela l’aspect empirique de cette décadence qui, pour l’heure, n’a pas tout a fait quitté sa chrysalide.
Applique-toi davantage à profiter du bon qui subsiste…
- Dis-moi, Saeg’Shî, toi qui connais Dieu, tu pourrais l’inviter à transformer ce pitoyable avenir dont tu m’as l’air convaincu.
- C’est déjà fait ! … Hélas, il m’a certifié ne rien pouvoir y faire, et, figure-toi, qu’il regrette énormément sa participation d’origine à bien des endroits. Bien- sûr, il m’avoua qu’il pouvait tout détruire et recommencer, mais il m’affirma également que l’humanité n’était pas son seul dossier à traiter, et qu’il en étudiait d’autres beaucoup plus sereins. Là, il nous est aisé de comprendre, qu’il reste plus complexe et ennuyeux d’entreprendre des réparations sur un ouvrage défectueux à la base que de s’affairer corps et âme vers une nouvelle tâche.
Je pense aussi que, même s’il tentait d’améliorer votre ensemble, il n’y parviendrait que partiellement, puisqu’une fois de plus certains seraient ravis tandis que d’autres resteraient inévitablement lésés.
Ce qui, somme toute, doit être la principale difficulté d’une espèce dépourvue d’humilité comme la votre, dont n’importe quelle maîtrise relève déjà de la plus haute alchimie. Maintenant, serions- nous capable d’imaginer un remède efficace à une démographie de croissance incontrôlable ?…Je suis navré, je te le répète, mais je crois que la situation semble irrémédiable pour ce qui est du genre civilisé…
Ce qui est décevant, c’est que toi, par exemple, qui arrive sur Terre complètement irresponsable, tu vas devoir te muer peu à peu en l’un des acteurs de ce chaos spirituel, et ceci malgré tes volontés contraires. De jour en jour, ton adaptation s’imposera au détriment de l’innocence que, pourtant, tu souhaiteras conserver. Tu deviendras un homme, et je te plains…
Ces dernières phrases furent dites accompagnées d’une larme à l’œil. Une seconde fut versée juste avant que l’aigle reprenne son envol sans aucune autre forme d’adieu, et le grand-père, lasse et indigné, décida de mourir sur place. Ainsi, Guillaume regagna seul son village, et vécut depuis sans trop jamais regarder vers le ciel, et sans plus jamais poser de question.

Laurent Albert Lafargeas
(Les pays sombres, 1978).
N63 ed. 2.07.2008.

 

 

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