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Préface aux pays sombres
(Martial de Saint-Quasry)
 
Où se trouvent les pays sombres ? Eh bien, dans vos cauchemars, à mon humble avis - dans vos rêves peut-être -, mais également aux portes de chez vous ; les pays sombres, c'est la rue d'à côté ! C'est là où les colères deviennent homicides, là où les miroirs de solitude gardent la rancune de vos fautes, là où votre influence, même réduite en poudre, peut assombrir toute liesse spontanée. Les pays sombres, c'est là où les oiseaux indiquent, nous observent, nous jugent, puis attendent notre départ du globe ; où les araignées dévoreuses utilisent à leurs fins le charme plutôt que la toile ; où les plus ignobles criminels se trouvent au sein même de la police ; où les âmes les plus insipides se rangent et se conservent néanmoins éternellement en vue d'un futur imprévu service. C'est là où la mort devient une amie, où la passivité détruit mieux que "l'agir", où l'on dédaigne ceux que pourtant l'on a profondément aimé. Les pays sombres, c'est aussi là où toute fortune précède une infernale misère ; là où le désir de tuer demeure instantané ; là où la neutralité et la neurasthénie détiennent un rôle parfois prédominant ; là où l'enseignement des fantômes offre une saloperie de vérité à vous glacer le bout des ongles ; là où l'on ne sais jamais qui vraiment l'on est, et là où même la voûte célèste s'encombre d'opportunistes. Et, en parcourant les pays sombres comme je les ai parcouru, sans frémir, et à l'encontre de cela quelquefois s'euphoriser à toutes les pages, vous aurez malgré tout, le sentiment franchement désagréable, d'à quelques angles, demeurer le responsable de maintes adipeuses situations. Alors, en insistant sur le fait qu'ici, il vous reste possible de remonter le temps afin d'en subir davantage, je vous inviterais cependant à visiter les pays sombres, puisque c'est également le royaume de Sileine, la déesse de l'espoir et de la protection des hommes ; ceux qui ont cessé toute cruauté en la transmettant à des êtres encore plus horribles que ce qu'ils ont été eux-même depuis la nuit des temps, mais aussi puisque les pays sombres sont l'endroit où l'amour trouve son hégémonie dans toutes les matières.
 
 
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De ma mort à mon vivant

 

Un jour arrivant, du pays du soleil levant,
n'en rien connaissant,
jusqu'au jour où le drame se fend,
de ma mort à mon vivant.

Drame fendu, vérité attendue,
seules les fins en "u", s'en verront pointues...

En ces lignes distinguées,
Je m'en vais à poser ces rimes et versets,
en cette jeunesse, vieillesse,
à tout âge de cette sagesse.

Chercher à citer ce que la pensée s'interdit,
en ces vérités d'autrui,
et à ces dires que seul détruit,
celui ou celle qui ne croît pas en lui.

 

Karima EL MEHERZI

 

Ne m'en veux pas


Ne m'en veux pas, toi cet homme que l'Eternel a mit sur ma route,
en plein jour de pluie, en plein jour de doute.

Ne m'en veux pas car trop de malheurs succédés,
m'ont laissé penser,
qu'au bonheur, un jour, je ne pû y goûter...

 
 
Karima EL MEHERZI

LES VOISINS

Lorsque nous avons emménagé, le couple devait déjà être dans le quartier depuis un certain temps. Au début de mon arrivée, j'avais tellement de travail que je ne prêtais pas attention à eux. Je les voyais de temps en temps : jamais l'un sans l'autre. Ne voyant aucun enfant, j'en avais conclu qu'ils étaient seuls ici.
Nous nous ignorions, le temps n'était pas encore venu pour moi, de m'interesser au voisinage. Puis le printemps s'annonçant, je me décidai à entretenir le jardin, j'avais fort à faire. Avec ses grands arbres centenaires, il avait des dimensions impressionnantes, qui me décourageaient un peu. Cela me demanderait beaucoup de temps et de travail pour le remettre en état.

Tous les matins, je me retrouvais donc à l'extérieur, et c'est là que j'ai commencé à les remarquer. Bien sûr, je faisais comme si je ne les voyais pas. Discrétion oblige, mais je me sentais observée, pour ne pas dire épiée. Quelquefois, Fifi, mon chat me tenait compagnie, et je voyais bien qu'ils le regardaient d'une façon inamicale, comme s'ils s'en méfiaient. Ils ne devaient pas aimer les chats. Il était pourtant bien gentil, Fifi, tout noir avec de grands yeux verts, il avait quelque chose de Lucifer, mais ce n'était qu'une impression. Je voyais bien que lui aussi les avait remarqués, mais plutot indifférent, comme s'ils n'existaient pas. Le temps passait, et nous en étions toujours aux observations, aucun rapprochement.

Pourtant un jour, j'étais dans la maison, quand je les ai vus au bout du chemin. Lui devant, marchant très lentement, elle le suivant à deux ou trois mètres, regardant de tous côtés, comme inquiète. Je me dis qu'il fallait que j'aille voir, mais le téléphone m'a surprise, et le temps d'une rapide conversation pour m'excuser, ils avaient disparus de mon jardin. Le courage leur avait sûrement manqué pour venir jusqu'à la terrasse. Je m'étonnais de ne voir toujours aucun enfant, mais chacun vit comme il veut.

Cette situation aurait pu durer encore longtemps, lorsqu'un jour où je me trouvais au fond du jardin, j'ai entendu des cris stridents d'angoisse. Je me précipitais pour porter secours, mais hélas trop tard, le drame était joué.   

J'ai aperçu Fifi, tenant dans sa gueule un de mes petits voisins, tandis que l'autre courageusement le poursuivait à tire d'ailes en poussant de grands cris pour l'effrayer et lui faire lacher prise. Ils ont disparus dans un buisson, puis Fifi, est reparu assez content de lui et je n'ai plus revu le couple de pies qui avait construit son nid en haut du grand cèdre.

 

RICORDEAU Jocelyne

 

MONSIEUR KREST


« La vanité, qui se disait mon amie,
je savais où un jour elle me conduirait,
je n’ai pas tenté de l’ignorer pourtant,
au diable, je suis maintenant ».


Jamais je ne connus d’homme autant porté à l’excès que ce bedonnant, ce ventru Monsieur Krest. Bien qu’il se charmait lui-même de sa gastronomie - « innée », ajoutait-il -, de l’art culinaire, il ne paraissait toutefois n’en retenir que l’abondance. Dissimulant sa gloutonnerie derrière un raffinement dont il demeurait le seul à s’attribuer, il ne vivait que pour manger. Consacrer une demi-journée soudé à une table bien garnie, c’était la meilleure et la plus rentable utilisation de son temps. C’était alors une main de foie gras de Montignac ; c’était un homard velouté et entier au riz créole , un sanglier farci nappé d’une sauce Alérianne ; c’était aussi une moitié de tarte Mourienne, ou encore un parfait exotique aux amandes de Wesse. Enfin, pour Krest, c’était tous les jours Noël. Il ne s’écoulait pas une heure après le repas qu’il n’eut orienté ses préoccupations vers la teneur du menu suivant. Autant certains consommateurs raisonnables veillaient à ne pas sombrer dans l’abîme de l’exagération, autant celui-ci ajoutait à sa gourmandise un surplus démesuré défiant même ce qu’il était capable d’avaler. Si la nature proposait un éclatement du ventre possible au-delà d’une consommation abusive, Krest, sans aucun doute, aurait pu s’en inquiéter. Heureusement pour lui, Dieu n’a prévu aucune restriction à ce sujet lorsqu’il créa l’homme. L’obésité, l’adiposité, il ne s’en souciait guère.

Sa vocation de mangeur s’était depuis longtemps transformée en sacerdoce, et, où nous aurions pu souffrir de la présence d’un scrupule ou encore d’une certaine honte, lui, il se répondait par des phrases toutes faites dont il se plaisait à hurler lorsqu’il pressentait l’audition d’une remarque désobligeante. Ainsi, « l’homme doit avoir qu’une seule religion : celle de sa digestion », ou encore, « manger reste une faculté, boire est un savoir » demeuraient trop souvent les paroles que mon oreille subissait quand il m'arrivait de m'attarder aux devises de ce primate dont la conversation se révélait rarement enrichissante.
Car, en effet, aux commandes de son énorme stature, de l’autre côté de ses yeux grossièrement enfoncés, se logeait qu’une mini cervelle en aucun cas formée suivant la proportion logique du reste de l’individu. Si l’intelligence humaine pouvait s’inscrire sur la liste des meilleurs produits français exportables, Krest n’en aurait sûrement pas été le représentant idéal. Autrement formulé, il était bête ! D’une stupidité insupportable, appuyerais-je. Car ce parfait imbécile avait l’audace de compléter son manque d’esprit avec l’une des plus désagréables vanités. Ses vues et opinions sur toutes choses n’étant que superficielles, ses conceptions se forgeaient alors que sur celles émises par la généralité, et, lorsqu’il ne pouvait saisir une subtilité quelconque, il la rejetait immédiatement comme une cause sans fondement et digne d’aucun intérêt. De cette façon, également, il exhalait une totale agressivité à l’égard de ceux qui refusaient de partager son opinion sur des sujets dont il prétendait connaître aussi bien l’origine que les attributions. De plus, incapable de fournir une réflexion sensée devant un auditoire qui paraissait le deviner, il avait pour très fâcheuse habitude de mentionner les inaptitudes à la conversation de son interlocuteur,ceci afin de soustraire les siennes aux vues de l’assemblée. Cette dernière n’était que trop limitée puisque les relations de Monsieur Krest ne se comptaient que sur les doigts d’une main. Il reste évident qu’avec une telle mentalité, il ne pouvait pas avoir beaucoup d’amis, et, sa physionomie mal conçue, son âme de basse origine, ne trouvaient davantage de complaisance que dans les réunions d’alcooliques. En résumé, ses formes étaient appropriées à ses défauts autant qu’à son environnement. Malgré cela, il s’était marié. D’une beauté et d’une finesse contrastant la sienne, sa femme se prénommait Sophie.
Une magnifique chevelure à demi rousse coiffait un visage dont la sensualité paraissait à peine réservée à la corpulence de son époux. L’origine de leur alliance découlait du miracle . Ce fut du moins la première pensée qui me vint à l’esprit lorsque le goinfre me présenta celle qui devait lui fournir d’autres plaisirs que ceux du ventre. Cette pensée, je devais également la partager avec l’une de leurs relations communes : Richard Levasseur. La fréquentation de celui-ci n’avait rien de plus avantageux que celle de Krest. Levasseur faisait partie de ces honnêtes citoyens qui s’accordent aisément la faculté de vivre en parfaite harmonie avec les bonnes valeurs de l’existence, mais qui s’empressent d’éviter d’en faire directement les frais. S’il nous laissait entendre par là qu’une chose présentait davantage d’intérêt par rapport à une autre, beaucoup plus modeste, il se gardait bien cependant d’engager sa propre bourse dans la réalisation de ce qu’il proposait. En d’autres termes, autant l’homme était riche en bonnes idées qu’il restait avare matériellement ; excessivement pingre !
C’est bien là ce qui déterminait naturellement le choix de ses relations ; celle, encombrante de Monsieur Krest entre autre, car celui-ci était ours pour ne pas dire autrement. Il se plaisait beaucoup d’ailleurs en la compagnie de Levasseur qui, malgré son intéressement, conservait néanmoins l’avantage de ne jamais s’opposer à ses avances. Ainsi, à ce compère quelque peu hypocrite, à longueur de journée, le gros imbécile, en toute impunité morale, débitait à loisir une élocution puérile et parfois ordurière dont la facétie avait depuis longtemps éventé ses effets. Quant au fourbe Levasseur, qui n’avait pas encore jeté l’ancre auprès de la femme de son choix, s’il veillait à entretenir l’ignorance de son ami, c’est qu’il convoitait davantage l’élégance de sa belle. Que Krest soit devenu obèse par ses excès, ou que ses chromosomes l’avaient prédestiné à son état, ce n’était pas la question qui encombrait l’esprit de Levasseur dont les flatteries à l’égard de son énorme compagnon n’avaient pour visées essentielles que de lui ravir les charmes de sa merveilleuse épouse. Celle-ci, n’ayant pas expressément considéré le contrat de mariage comme une des lois de l’éternel, apprécia très tôt la galanterie de l’acolyte de son mari, et, si les situations financières des deux hommes ne pouvaient en aucun cas se rivaliser à ses yeux, par contre, en ce qui concerne leur aspect physique, celui de Levasseur présentait davantage la garantie d’une certaine légèreté.


La jalousie et surtout une sainte affection que Krest vouait à sa propriété ne pouvaient absolument pas justifier ici les symptômes d’un ménage à trois. Néanmoins, lorsque l’occasion s’en présentait, Levasseur ne devait pas s’interdire les plus instinctives familiarités sur le corps de Sophie dont la coquine féminité ne semblait pas trouver là, l’ombre d’une quelconque inconvenance, pas plus que celle d’une trahison. Pour elle, l’infidélité n’était pas synonyme de gravité. Ainsi, notre trio inséparable devait évoluer à travers la Bourgogne où abondent les restaurants de grandes qualités ; ceci à la charge exclusive de Krest ! Bien entendu, "le gros" ignorait les cornes qui lui poussaient peu à peu sur la tête. Quant aux deux autres, si les sentiments qu’ils s’échangeaient ne ressemblaient à aucune passion réelle, le désir de consommer l’adultère n’allait pas tarder à devenir plus pressant, donc le cocu plus gênant. Ce dernier, peu après son mariage, devait épaissir sa fortune grâce au décès d’un oncle qu’il n’avait pas connu, mais dont il fut le plus proche héritier. Ce don du ciel lui fit augmenter ses dépenses ; celles relatives à l’estomac, bien entendu. Inutile de vous préciser que celui de Levasseur en bénéficia aussi. Parmi tous ses biens, le parent défunt abandonnait également au neveu, dont seule la mort d’autrui pouvait avantager, une petite gentilhommière isolée, pourvue de plusieurs hectares boisés en bordure d’une rivière, ainsi qu’une cave richement garnie de grands crus de la région. Il y avait là toutes les appellations de la côte de Beaune, du Pernand-vergelesses au Sampigny les Maranges, une vingtaine de millésimes différents pour chaque terroire de la côte de Nuit avec une abondance impressionnante de Gevrey-Chambertin : Charmes, Mazis, Clos de Bèze, Latricières, Ruchottes … Aussi, les Vosne-Romanée envahissaient les parois de cette crypte du paradis : Conti, Richebourg, Saint-Vivant, La Tâche, Echézeaux… De plus, l’endroit aurait pu attirer les plus grands œnologues du Monde car, entre autre une centaine de châteaux Bordelais, tous les cépages Alsaciens, les vins des Mauges, du Cahors, du Beaujolais, se trouvaient classés là ; également, des crus de la Hesse Rhénane, du pays de Bade, du Valais, du canton de Fribourg ; des vins d’Italie, d’Espagne, de Hongrie, de Grèce et de certaines enclaves britanniques.
Enfin, j’en oublie, et, si ce trésor accumulé - on ne sait par quel miracle  - inspirait un certain respect à quiconque, pour d’autres, il n’en demeura pas moins le sujet d’une intolérable convoitise. Depuis qu’il avait imposé sa bestialité une première fois dans ce lieu imprégné de senteurs divines, Krest ne vivait plus. La tentation était trop forte. D’aucune façon il ne put se résoudre à une absorption raisonnable des joyaux que contenait cette cave. Alors, il suggéra à sa femme un week-end dans leur nouvelle propriété. Sophie accepta et, mielleuse à souhait, négocia, sans difficulté, qu’un tel pillage ne pouvait pas souffrir l’absence de Levasseur. Ainsi, tous trois s’installèrent très tôt dans la demeure de l’oncle tout juste inhumé, et dont la collection de bouteilles n’allait pas tarder à subir une fatale diminution. Durant trois jours, les talents de Sophie ne s’exercèrent qu’à la cuisine et à l’entière faveur de son mari. Ceci avec l’aide de Levasseur qui n’éprouvait pas directement un réel plaisir à mettre la main à la pâte, mais qui cependant trouvait là, l'occasion de la mettre discrètement ailleurs.
Pour Krest, ce week-end ne devait pas être un véritable séminaire gastronomique, mais plutôt celui d’une infernale gloutonnerie.
Dans l’analyse de la proportion des organes humains, le cas de Monsieur Krest ne figure nul part, pourtant, s’il nous est permis de croire que les scientifiques l’ont omis parce qu’il ne représente aucune généralité, nous devons voir cependant ici l’exemple idéal d’une sauvagerie de la table, fort répandue dans notre pays où la contenance n’est certes pas une vertu traditionnelle, et, si nous couvions une tendance à penser le contraire, là, elle s’évanouirait immédiatement. Croyez-moi, cette frénésie de l’absorption n’avait rien de métaphysique. Un seul homme mangeait bien tout ce que quatre autres auraient eu beaucoup de peine à finir. Quand il ne mangeait pas, Krest buvait, il dormait, il ronflait… Le troisième jour, Sophie et Richard Levasseur abandonnèrent ; ils étaient repus, gavés. Ils leur étaient impossible de ne plus rien avaler, mais de crainte d’engendrer la colère facile de Krest, ils s’efforcèrent tout de même a remplir leurs assiettes. De plus, le peu de noblesse avec laquelle Krest vidait la sienne suffisait pour leur rendre tous les plats amers, écœurants, immangeables. Le soir, pourtant, ils préparèrent plusieurs darnes de saumon, un énorme cuissot de chevreuil aux girolles ainsi qu'un magnifique gâteau lydésien, mais leur présence à table ne fut que de pure convenance.
La situation leur devint rapidement insupportable, car plus Krest s’engraissait, moins sa nature n’offrait de complaisance, pas plus que de spiritualité du reste. Aussi, Levasseur débordait d’envie de s’enivrer d’une toute autre chair. Il rêvait de s’enlacer avec Sophie et de parachever ainsi une intimité à peine amorcée. Sur le regard de sa complice, se lisait aisément le même désir, mais comment celui-ci pouvait-il se réaliser ? C’était bien la question qui devait arracher l’attention de Levasseur à la ripaille de son hôte.
- À quoi penses-tu ? lui demanda Krest qui s’inquiétait de le voir ainsi songeur.
- À rien de bien défini… Je me demandais si tu vas pouvoir te lever de table à la fin du repas.
- Rien n’empêche rien et tout n’empêche pas tout, affirma le pansu qui trouvait ici une autre désagréable occasion de faire croire en la valeur de ses propos.
- Je suis encore lest…, n’est-ce pas ma chérie ? interrogeat-il son épouse en laissant échapper un sourire à travers le cuissot qu’il dévorait. Sophie baissa les yeux et fit mine de l’approuver.
Levasseur insista :
- Tu veux dire qu’après tout ce que tu viens de boire et manger, tu serais encore capable d’accomplir quelques prouesses physiques ?
- Assurément.
- J’en doute.
Ici, la vanité s’installa une fois de plus. Krest se débarrassa violemment de la serviette qui lui servait davantage de bavoir, ceci avant et d'emprunter un ton plus agressif en réponse à la dernière insolence de son invité .
- Mon pauvre ami, tu ne seras jamais qu’une demi-portion écrasée par tes propres complexes… Je me demande, moi, si tu prendras conscience un jour que tu n’es pas grand chose … 
Sophie l’interrompit afin d’apaiser le plus rapidement possible la tension qui s’installait :
- Chéri, pourquoi ne lui prouves-tu pas ce que tu es capable de faire ?  Krest s’étouffa de rire et, toujours d’un ton vaniteux, s’adressa à son assiette :
- Oui ! Oui ! C’est bien ça…, je vais reprendre un morceau de ce délicieux chevreuil… On passera ensuite au fromage… ( il regardait Levasseur avec le plus détestable orgueil), puis je finirai le gâteau…, puis je prendrai deux cafés…, puis trois cognacs et, pour finir, un verre de cette prune alermoise dont je n’ai pas eu encore le loisir de gôuter, "à verre vide, spleen rapide", et puis… 
Sophie suivit attentivement ce que prévoyait ainsi son mari ( ces prévisions, personne ne pouvait douter de leur réalisation possible).
Puis elle s’impatienta :
- Et puis ? lui demanda-t-elle.
- Et puis ? insista Levasseur.
Krest réfléchissait sur ce qu’il allait bien pouvoir inventer comme exhibition pour épater l ‘assemblée. Les deux autres se heurtaient du regard : non ! si ! non ! si !
Levasseur mit rapidement un terme à ce désaccord silencieux.
- Et puis, tu vas traverser la rivière à la nage, proposa-t-il à Krest qui saisissait la cinquième bouteille de Corton-Charlemagne de la soirée (c’était son jour blanc).
- Amusant ! ajouta Sophie. 

- Plutôt deux fois qu’une, certifia le glouton.
Tous trois étant enchantés de ce nouveau programme, de cette nouvelle festivité dont le caractère aventureux paraissait convenir à tout le monde, Krest se resservit une autre pleine assiette de chevreuil aux champignons. Les autres attendirent avant de servir la suite du menu. Ainsi, comme il l’avait annoncé, il avala trois ou quatre morceaux de fromage, il finit l’énorme gâteau que Sophie avait préparé, comme convenu, il prit deux tasses de café, trois cognacs et un verre de prune alermoise. Il s’en servit même un second, et amena la bouteille avec lui lorsqu’ils sortirent tous de la maison pour gagner le bord de la rivière. Ce soir là, il ne faisait pas très chaud. Nous n’étions pas encore en mai. Pourtant, aussitôt sur la rive, le monstre se dévêtit. Au point où il en était, il ne jugea pas utile de s’encombrer de ses sous-vêtements, et, entièrement nu comme un ver (le mot reste un peu fort), Levasseur put constater alors qu’il n’y avait pas là que la cervelle qui n’avait pas été taillée en proportion du reste de l’individu. Voyant que ses deux spectateurs observaient l’importance de ses membres, Krest rompit le silence par un rire nerveux et par une longue rasade puisée dans la bouteille qui l’accompagnait. Ensuite, il s’adressa à ses admirateurs muets avec une phrase des plus nébuleuses :
- Maigrir c’est mourir un peu.
- Oui ! … maigrir c’est mourir un peu, répéta Levasseur qui dévisageait, avec beaucoup de mépris, la masse de graisse qui s’approchait maintenant de la rivière.
Alors Krest, ajoutant "quand l'eau nettoie, le vin fait joie", poussa un hurlement bestial, - commentaire favori de son ivresse -, puis se jeta à l’eau avec la prune alermoise sous le bras.
Sophie murmura à l’oreille de son voisin :
- Il n’arrivera jamais jusqu’au bout .
- C’est bien là toutes mes espérances… 
Ayant parlé ainsi, le coquin Levasseur promena sa main sur les jambes dénudées de sa complice . Au terme d’un profond silence, Sophie et son amant aperçurent une vaste silhouette blanche se détachant de l’obscurité de l’autre rive. Celle-ci demeura immobile un long moment, puis elle émit des sons lointains :
- Il fait froid… ; j’ai perdu la bouteille… 
Peu après, la silhouette disparue. S’ensuivirent des soufflements réguliers se rapprochant peu à peu. Les yeux de Levasseur dévoraient le visage de Sophie. Les soufflements s’interrompirent. Alors, venant de la surface de l’eau, on entendit un rugissement, puis un étouffement, puis un glou suivit d’un autre , peu après.
Demeurant sereinement assis sur l’herbe, Levasseur interrogea sa voisine :
- Tu as entendu quelque chose ?
- Non, je ne crois pas … et toi ?
- Non ! … Moi non plus . 
Tous deux s’embrassèrent alors d’un baiser qui ne fut pas le premier, mais qui fut assurément le plus long et le plus insouçiant.
Puis, Sophie se leva et s’adressa à son amant : 

- Il va falloir prévenir les secours maintenant, son corps va bientôt flotter.
- Tu le crois vraiment ?
- Disons que… Tu as raison…, j’en doute ! 

LAFARGEAS Laurent, 1982.

ed 3.02.2012.

UN GRAND AMOUR


A travers la vitre, je regarde tomber la pluie. Elle m'oblige à rester à la maison pour toute la journée. A vrai dire, j'en suis très content, je vais pouvoir rester près d'elle, la voir évoluer dans la maison. Pour moi c'est le comble du bonheur.

Cela a commencé par le petit déjeuner que j'ai pu partager avec elle, puis sa toilette, quoiqu'elle n'aime pas que je la regarde faire. Mine de rien je suis tous ses gestes, la façon qu'elle a de passer la brosse dans ses cheveux, de les ramener au-dessus de sa tête. Voir la serviette caresser son corps après la douche. J'irais bien lui prouver mon amour, mais depuis quelque temps elle n'apprécie plus mes grandes démonstrations. Je me tiens donc tranquille, à quelques distances pour ne pas l'agacer.

Pourtant lors de notre première rencontre, cela a été le coup de foudre réciproque. Les baisers, les caresses à toute heure du jour. C'était le bonheur ! Je croyais que cela durerait toute la vie. Puis avec le temps je l'ai senti devenir plus distante, moins patiente quand je me précipitais pour l'embrasser. Pourtant pour moi, rien n'avait changé. Quand il y avait du monde, elle ne voulait pas la moindre démonstration d'affection, je l'avais compris et depuis je m'en dispensais.

Peut-être ce changement est-il intervenu à l'arrivée un jour de ce bel inconnu accompagnant nos amis lors d'un dîner à la maison. J'ai très vite remarqué qu'elle n'avait d'yeux que pour lui, toujours attentionnée à ce qu'il ne manque de rien. J'avais la nette impression que je ne comptais plus, qu'elle avait même oublié que j'étais là. Quand il est parti, elle est revenue vers moi avec une nouvelle petite flamme dans ses yeux. Elle s'est même mise à chanter.Comme elle était heureuse et de bonne humeur ! J'en profitais un peu, j'eus même droit à quelques baisers, comme si rien ne s'était passé.Mais depuis, lorsqu'elle sortait , je me demandais si elle n'allait pas le retrouver en cachette. Petit à petit je l'ai sentie s'éloigner de moi. Nous n'avions plus ces moments complices où elle me racontait ses journées loin de moi.

Et puis un jour c'est arrivé.
Elle m'a annoncé qu'elle le revoyait et qu'elle en était follement amoureuse. J'ai pensé partir. Ma place n'était plus ici. Mais elle n'a rien dit à ce sujet. Je suis donc resté dans l'attente de ce qu'il allait se passer. Quelque temps après, il est arrivé dans la maison avec ses valises, et je n'ai pu qu'accepter. Heureusement il a compris ma présence, et nous avons eu de bons rapports. Depuis nous vivons tous les trois. La vie s'organise. Je suis toujours en admiration devant elle, et mon amour est intact.

DRING ! .......... DRING ! ...............

La sonnette retentit. Il arrive. Elle court lui ouvrir la porte.
Je la suis pour être là aussi.
"Bonjour le CHIEN , calme toi. Tu n'es pas sorti aujourd'hui avec ce temps ?
"Donne moi la laisse je vais le promener un peu, il doit en avoir besoin.

 

RICORDEAU Jocelyne

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