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Préface aux pays sombres
lien Myspace vers le concerto grosso
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Sileine d’Ambéra
LAFARGEAS Laurent (Les pays sombres,1978). |
Irma Sänger (Musique de Vincent Lafargeas)
Fugue pour piano in c minor
Durant des siècles l’humanité s’est accompagnée
de haine et de violence. À présent, si elle se séparait
de ces attributs dont elle s’assortit parfois avec joie,
souvent raffinée d’une science très élaborée, il lui
faudrait plusieurs millénaires avant d’oublier
l’horreur dont elle fut l’artisan.
Mardi 15h20
Sur l’étagère située à mi-chemin entre le lit et la fenêtre, entre l’ombre et la lumière, la brosse à cheveux d’Irma, cet objet ayant sa préférence, s’animait en silence de son crin et d’un léger courant d’air venant de l’extérieur. Une accalmie paraissant dérobée règne ici depuis longtemps. Moi, dans ma nuit chaude du vingtième siècle, je souhaiterais la remplacer, mais hélas, Irma devra affronter seule toute cette journée, ainsi même celles d’après. Entendu que plusieurs époques nous séparent, je connais son devenir immédiat, les derniers instants de cette accalmie, et je sais, de chagrin, que nos impuissances demeurent inconvertibles. Reposé sur la couche, son regard parcourt la chambre pour la dix millième fois. Il ne s’attarde pas sur les espaces dépourvus d’objets, ni aux endroits sombres, mais davantage là où elle place ses effets personnels : une ceinture de cuir tressé, la clé, une boîte à rien, son nécessaire de toilette - Irma est coquette -, un miroir, une coiffe de laine, sa brosse à cheveux. Irma aime compter toutes ces choses, les citant par catégorie, les énumérant par ordre d’importance ou par préférence d’utilisation. Elle les déplace souvent l’un après l’autre, l’un derrière l’autre afin de leur accorder davantage de valeur selon le jour, comme pour offrir à cette même journée une autre disposition, un autre décor ; aussi comme pour démunir toute ressemblance matérielle du présent, toute similitude de l’instant avec celui d’avant.
Parfois, elle s’attarde sur son unique paire de chaussures qu’elle peut ôter dix à quinze fois entre le repas du matin et celui du soir. Séparant le pied gauche de l’autre, elle les caresse chacun leur tour, observe attentivement les coutures, et compare minutieusement les deux formes presque identiques, avec une certaine admiration, avec beaucoup d’animisme. Puis, croisant les bras, les deux mains au fond de chaque soulier, elle s’en remet à d’autres pensées. Allongée sur le lit, les genoux près du ventre, son regard devient intérieur ; pas très longtemps avant de se fixer sur d’autres objets.
Pour la plupart, c’étaient les siens : ses petites affaires. Difficilement, Irma leur avait attribué une personnalité ; plusieurs fois, elle les avait baptisés. Ainsi pourvus de noms, ces objets pouvaient dialoguer avec elle.
De l’extérieur, Irma ne connaissait rien ; le monde, elle le devinait à peine. Aussi, ses faibles capacités de réflexion issues de son isolement ne lui permettaient pas de pouvoir l’imaginer. Pourtant, elle s’interrogeait sur de vagues souvenirs lui revenant à l’esprit : lointains, étrangers, mais cependant riches, et surtout paraissant infiniment diversifiés. Lors de sa petite enfance, elle se souvenait que sa mère l’avait promené, coiffée d’un ruban serré et couvrant toute la partie supérieure de sa tête ; encerclant toute sa chevelure. Sans se rappeler la couleur exacte de ce ruban qui l’indisposait alors, sa mémoire avait conservé une précision absolue quant au reste de la promenade, quant aux autres enfants de son âge qu’elle rencontra ce jour-là. Elle put voir, et les images en restent gravées au fond de son âme, l’intérieur de l’église d’Augsbourg, son faste éblouissant, une rue avec sa grande part d’habitants, une métairie en complète activité, un cirque ambulant, un ensemble de vie qui avait prit place dans beaucoup de ses rêves et dans la constitution de l’idée qu’elle supposait quant à l’au-delà de son grenier.
Irma s’était levée un peu tard avant de descendre manger quelques féculents, et ce fut là, remontant l’escalier, qu’elle entendit frapper à la porte donnant sur l’extérieur. Modérément une première fois, puis plus violemment une seconde fois. Entre les deux, Irma s’était figée, immobile, emprunte d’une certaine angoisse à peine réfléchie.
Elle n’avait pas croisé sa mère aujourd’hui. De plus celle-ci ne semblait toujours pas apparaître au dernier coup porté contre l’huisserie de la maison.
La jeune fille entendit des voix faibles s’échanger de l’autre côté de l’épaisse porte en chêne. Parmi elles, Irma reconnut celle de sa mère.
Tout juste rassurée, elle disparut aussitôt, regagnant son grenier à la hâte, en prenant soin de bien en verrouiller l’accès et d’observer le silence dont elle avait l’habitude lorsque sa mère recevait un visiteur.
Fort peu de temps après, les voix, beaucoup moins faibles, se rapprochèrent du grenier. À présent devenues plus audibles, Irma perçut distinctement l’une d’elles : celle de sa mère.
- Cette trappe est condamnée ; elle ne s’est jamais ouverte que de l’intérieur et …
Un coup porté violemment ôta la chevillette de ses gonds, puis une main, suivie d’un bras viril, fit pivoter la trappe deux fois plus aisément que l’ensemble du corps d’Irma qui manipulait cette ouverture cinq fois par jour.
En quelques secondes, deux hommes et un prêtre se trouvèrent sous les basses poutres des combles. Pour la jeune fille, ces trois individus paraissaient immenses. Disons que le grenier semblait vouloir s’effondrer sous leurs pas. Un moment, ils devinrent immobiles et silencieux. Irma les dévisageait l’un après l’autre. Elle était surprise ; les trois adultes horrifiés. L’un d’eux - le plus austère - interrogea l’enfant :
- qui es-tu ?
- Irma Sänger.
Le silence revint un instant. Les trois étrangers s’échangèrent des regards étonnés avant d’entamer un débat muet.
Le prêtre y mit un terme :
- emparez-vous d’elle, et sortez-la d’ici.
L’homme austère, le bürgermeister d’Ochsenhausen, interrogea avec crainte l’homme d’église :
- aucun risque, Monseigneur ?
- De l’approcher, vous voulez dire ?
Eloigné par le temps qui me sépare de la scène, malgré cela autant surpris qu’Irma puisse l’être, je ne vois plus exactement comment s’effectue sa sortie du grenier. Sans violence, mais assurément avec un minimum de brutalité, et c’est déjà là, justement là, que je commence à m’interroger. Et pourquoi ne puis-je intervenir ?
Également, j’interroge Dieu, et je lui demande, cette fois sans humilité : pourquoi ?
Moi, des brutalités j’en ai subi, aussi j’en ai mérité (à nous tous de revoir celles-ci lors de notre Rédemption à chacun ; à Dieu d’en dresser l’inventaire, d’en définir les châtiments légitimes et assortis), mais pourquoi ici de la brutalité lors de la descente de cet escalier ?
L’accès de la maison était séparé de la voie publique par une courette où s’était agglutinée une multitude de curieux : tous des habitants d’Ochsenhausen.
Ayant précédé Irma dans l’escalier, Le bürgermeister y apparut le premier. Au seuil, il marqua un arrêt dominant face à cette mini-foule, comme pour l’inviter à lui céder le passage. Ce qu’il obtint aisément de son autorité reconnue. Aussi, il plastronna un long moment. Le fat de son attitude confirmait autant son efficacité que la réalité des informations au sujet d’Irma : elle était bien rousse !
Ayant à son tour atteint la courette, Irma fut paralysée d’un étourdissement presque soudain. Non pas seulement à cause de la lumière et de l’air du jour qu’elle connaissait que du haut de son grenier, mais par cette quantité saisissante de regards ébahis et dirigés vers elle ; que sur elle. Une forêt de visages paraissant différents, mais où l’on retrouvait cette même combinaison d’étonnement, de haine et d’effroi.
Irma suivit le bürgermeister, et, plus elle avançait, plus tous ces visages, tous ces yeux lui devenaient agressifs ; plus terrifiants encore lorsqu’ils s’accompagnaient de trop de silence.
Moi,dans les figures de tout ces gens, je peux lire leur tranquillité, leur satisfaction, leur assurance d’être irréprochables, identiques les uns aux autres. Aussi, je perçois leur mépris, et, s’ils ont tort de se trouver là, abjectes, l’essentiel pour eux, c’est de rester conforme ; de cette conformité qui les apaise. S’ils sont pourtant différents au quotidien, aujourd’hui, ils composent une entité uniforme, ils s’identifient à l’autre, celui derrière eux, celui devant eux. Ici, ils sont associés, ils se sécurisent de leur banalité, de leur insipidité, et je peux également voir en eux qu’ils sont heureux maintenant de ne pas se marginaliser, ou encore de ne pas avoir cédé à d’éventuelles corruptions. Ensemble, les uns proches des autres, ils forment le convenable, cette muraille dense et inviolable qu’est l’ordre établit : l’unique et meilleure façon de concevoir, de vivre et de croire.
Certains d’entre eux s’inventent une crainte, d’autres une exécration, d’autres encore se créent de la répugnance : une animosité qu’ils n’avaient pas imaginé quarante minutes avant, un mépris justifié par aucun lèse d’intérêt.
Pourtant là, ils se regroupent néanmoins !
Ils sont réunis comme à l’office ; quelques uns qui se détestent s’entretiennent sans conflit. Unifiés, alliés face au danger commun, ils se massent autour de ce qu’ils ont nommé l’étrange.
Irma n’est ni laide, ni belle, ni petite, ni grande, juste un peu maigre.
Une bienveillance dans le regard, un apaisement juvénile dans les traits du visage, enfin une sérénité dans l’ensemble de sa jeunesse : des yeux noisette, légèrement enfoncés, un nez en trompette mais sans exagération, une petite femme mais une grande fillette. Son introversion lui donne parfois un léger aspect d’animosité. Cela lui vient d’un manque de communication ; Irma ne sait rien !
Sans l’aisance, sans l’habitude des confrontations, sans pratique de la vie sociale, on s’abstient, on évite de parler, on a peur de ne pas maîtriser son dialogue, de ne pas utiliser les mots dans leur vrai sens ; alors on n’ose traduire nos idées. Ainsi, dehors, tous les gestes d’Irma furent malaisés. Ils perdaient tout leur naturel. Partout autour d’elle des regards ; au-delà de la courette encore d’autres regards toujours sur elle. Surprise une fois de plus, elle devint totalement déstabilisée de cet intérêt qu’on lui vouait brusquement.
Nous étions dans le bas de la ville. Il fallut remonter vers le bourg en empruntant les rues boueuses d’Oschenhausen.
Les pas d’Irma s’alourdissaient. Aussi, ce fut avec beaucoup de peine qu’elle maintenait sa marche au rythme que lui imposaient ses gardiens et l’escorte qui s’était improvisée autour d’eux.
Sans ralentir le cortège, une femme sollicitée par Madame Sänger recouvrit l’enfant d’une couverture pas trop humide. Un homme en armes voulu lui ôter presque aussitôt, mais le bürgermeister arrêta l’abus de ce geste. Irma, ayant reconnu cette toile chaude et familière, se retourna vers sa mère éloignée. Celle-ci, la terreur déjà inscrite sur son visage, lui envoya un signe d’affection d’un bras hésitant.
Une voix paillarde, rauque et imbécile se détacha de la tourbe :
- T’inquiète pas cocotte, là où tu vas, tu n’auras pas froid.
Également, d’autres railleries de sémantique haineuse, toutes autant assorties de cynisme, furent émises par d’autres ballots durant les dernières minutes de cette marche qui fut accompagnée d’une pluie fine et froide. Ahanant face à l’aquilon, Irma ne comprenait rien.
Son attention, courbée vers le sol, s’alarmait de toute cette boue qui s’accrochait en dessous et autour de ses chaussures, celles-ci de surcroît faites que pour l’intérieur.
Tandis que tous la savaient conduite aux gémonies, de son côté, elle ne se préoccupait que de ses souliers totalement emboués.
Enfin, le cortège atteignit le centre d’Ochsenhausen. Irma, les deux hommes et le prêtre entrèrent dans une vaste salle ogivale.
Les foules qui les avaient suivis s’entassèrent mécaniquement aux fenêtres du bâtiment.
À l’intérieur, attendaient encore des centaines de regards identiques à ceux de la courette.
Ce fut alors une sordide assemblée. Au fond de la salle, relié en gargouilles au même chéneau, le fleuron du clergé local siégeait devant un drapé de fortune ayant pour dessein de concentrer tout l’intérêt vers cet endroit. Ces hommes, pomponnés à outrance, au nombre de neuf, composaient ce que nous aurions pu nommer le jury dans un procès moins facétieux. Pour la plupart, vêtus de rouge et de noir, le couvre-chef en conque, ils n’étaient, en réalité, que des usiteurs d’expédients, des prononçeurs d’anathèmes, tous impatients de darder leur mépris au moment où la parole leur serait accordée.
À droite, et constituant aussi cet impérieux tribunal, juché au balcon d’une loge surélevée par deux cariatides, se tenait l’inquisiteur : un échalas au profil thessalien, coiffé lui d’une haute et ridicule aigrette.
Mal attifé, d'une lente et cagneuse démarche, un septuagénaire échevelé traversait constamment l’espace séparant la cour du public pour rallumer sans cesse les candélabres branchus et disposés de part et d’autre. Aux côtés d’Irma se tint le bürgermeister accompagné de son homme d’armes. Derrière eux, la cacophonie de la populace avait prit naissance dès l’arrivée de l’accusée. Elle fut interrompue par Conrad de Felsbourg, le susdit inquisiteur, provincial de Bavière et de Franconie, de l’ordre Dominicain. Chaussé de cothurnes, ce héron descendit majestueusement de sa loge-perchoir en exigeant le silence par deux injonctions successives. Un moment, il s’assura de l’efficacité de son entrée en scène avant d’entamer son discours influent et sentencieux.
Ce fut d’abord un panégyrique de sa fonction et de ceux qui, comme lui, dans tout l’Occident, luttaient et luttent encore avec acharnement contre les ennemis de l’Eglise : les infidèles, les hérétiques…
Puis il en vint à l’exposé des pratiques de la sorcellerie, à la démonologie ; il évoqua les cas et les noms de multiples victimes du malin et le bien-fondé de la procédure employée à l'encontre des adeptes de celui-ci : des femmes en majorité.
Aussi, s’employant d’un langage des plus talentueux, parfois avec beaucoup d’emphase et d’érudition, il enjolivait son interminable monologue de proverbes, de versets et de sordides anecdotes ayant pour ambition de susciter la crainte et la haine de l’auditoire. Ceci avec l’unique dessein de légaliser la juridiction du Saint-Office au mieux face à d’éventuels esprits opposés à la procédure.
Il cita de nombreux textes ancestraux théorisant sur la question, tel le Dictorium inquisitorum d’Eymerich, le Malleus maleficarum et autres prétendues théologies toutes aussi répugnantes qui entretenaient la psychose générale depuis leurs éditions tout en cautionnant autant le recours à la torture que l’extermination des envoûtés.
Des questions niaises fusèrent alors dans la salle. Guère plus rationnelles, les réponses s’efforcèrent à convaincre du maléfice, de la réalité du tentateur et de son empire illimité.
- … Tout péché doit avoir sa purgation. La voie la plus directe reste celle de la pénitence, c’est entendu, mais nous savons tous que la confession demeure indispensable, et que les déserteurs de l’office le sont parce qu’ils ont beaucoup à y craindre. Nous ne voyons pas comment il pourrait en être autrement ! S’ils ont renoncé au culte, s’ils s’en dispensent, c’est qu’ils s’en préservent… Aucun ne peut se soustraire aux règles salutaires que nous dicte l'amour de Dieu, sinon ceux qui appartiennent à d’autres obédiences célestes. J’entends ici celles qui ne peuvent jamais obtenir de paix … Il conviendrait alors de les nommer celles de l’enfer !
Que notre justice et notre dévotion veillent à les détruire ; que ce tribunal ne s’égare pas en charités contraires aux commandements … ; qu’il n’accorde aucune clémence à son pire ennemi.
Là, ce fut Heinrich Dermeyer qui venait de s’adresser aux autres. C’était le prêtre qui s’empara de la jeune fille quelques heures auparavant, le prieur du bourg qui profitait de l’occasion pour apeurer ses ouailles.
Vint l’interrogatoire.
Restée muette jusqu’à présent, l’autorité séculière de la draperie s’adressait à Irma avec beaucoup de sévérité dans le verbe :
- Depuis quand es-tu cachée dans le grenier ? … As-tu reçu les sacrements ?… Qui est ton père ?…
Jusqu’ici, l’attention d’Irma n’avait été absorbée que par les cariatides de la loge. Si elle écouta l’inquisiteur au début de son exposé, elle s’en était vite désintéressée…; elle n’y comprenait rien !
N’ayant jamais eu la possibilité de voir les choses, d’entendre les choses du monde, il est évident, à ce moment là, qu’elle ne pouvait avoir la faculté de prévoir les choses, et ni même s’en défendre. D’ailleurs, ce qu’elle appréciait encore, c’était le fait d’être sorti du grenier et de voir des gens : plein de personnes différentes.
Cependant, elle s’apprêtait à donner quelques mots en échange, mais déjà les balbutiements de la foule la contraignirent au silence.
La situation n’en était pas moins confortable, car pouvoir se taire lorsque l’on reste complètement ignorant du sujet pour lequel on est interrogé, cela aide !
Certes, l’austérité des juges et même le son tonitruant de leurs voix demeuraient révélateurs : Irma aurait dû avoir quelque chose à se reprocher, quelque chose à avouer, mais, avec tous les efforts possibles, elle ne comprenait toujours rien au débat.
Cette inertie de l’accusée devait sans aucun doute simplifier la tâche de l’inquisiteur. Ce dernier reprit aussitôt son monologue éminent avec davantage de confirmation dans le terme. Ce qui arrêta, du même coup, le brouhaha des commentaires inaudibles.
- Nos instructions ne souffrent pas d’écart ; je dois vous le rappeler. Rien ne peut être laissé au hasard de l’empressement… Il en va de la sécurité de tout le peuple chrétien et de celui d’Ochsenhausen auquel il est fait injure.
Le mal que nous avons à combattre n’est pas qu’une simple poussière qu’il faut ôter de sur un coffre. Il s’agit davantage d’une
moisson ordonnée. Ainsi, les mauvaises herbes doivent être triées, isolées puis brûlées ; jamais elles ne peuvent servir à la fenaison. Il en va de l’assainissement des récoltes
suivantes et de la bonne tenue du cheptel… Puisqu’il est fait appel à nos consciences, nous sommes donc dans l’obligation de procéder avec méthode… Nous devons confondre la mère de cette
enfant ; l’inculper de dissimulation. Aussi, nous devons recueillir l’inventaire de tous les griefs locaux.
Pendant que Conrad de Felsbourg s’écoutait parler de la sorte, le bürgermeister s’efforçait à convaincre les bedeaux du premier rang que cette fillette masquait la vérité, comme ils pouvaient le remarquer eux-mêmes par son silence et son expression d’étonnement. Il ajouta même qu’il demeurait vain de prolonger l’audience, parce que si cette dernière concluait en la faveur de l’accusée, se serait alors exposer la population locale - tous donc - aux méfaits du malin ; entendu ceux qu’il leur destinait et préparait depuis des années au sein du grenier. Il précisait également que lui-même n’était pas apte à juger de la sorcellerie, pas plus que de l’appartenance aux forces du mal de la personne d’Irma, mais que son rôle de bürgermeister l’obligeait à préserver avant tout la sécurité de ses administrés. À cet effet, les débats lui permettait ici de justifier l’utilité de sa fonction - il n’était pas le seul dans la salle d’ailleurs à s’efforcer de paraître indispensable. Dans un désordre quelque peu grotesque, tous s’empressaient de formuler leurs convictions sur le sujet, tous pensaient détenir un rôle dans les décisions à venir. Dermeyer, l’homme d’arme, le public le plus avancé, tous auraient souhaité mener l’interrogatoire et ses conclusions à leur propre convenance, car tous s’animaient d’une amertume progressive à la recherche d’une caution indiscutable : celle de l’unanimité. Mais, comme l’avait suggéré l’inquisiteur, la méthode devait néanmoins s’imposer.
Un représentant de la curie quitta son siège, traversa la cour les deux mains jointes, s’approcha d’Irma en lui demandant d’un murmure hésitant :
- mon enfant, te connais-tu des ennemis, des personnes qui te veullent du mal ?
- Monsieur, à part maman je ne connais d’autres gens, ni au village, ni ailleurs, lui répondit-elle.
Nous sommes gelés dans cette cellule basse et humide. Rien en ces lieux n’a été prévu pour un sommeil paisible.
Irma s’est assise à même le sol, le dos à peine reposé contre un mur, et la tête cherchant un brin de chaleur entre ses deux genoux pliés.
Chaque femme s’attache et affectionne ses propres formes ; celles-ci ayant parfois même une importance insoupçonnée. Les jambes, par exemple : une partie de soi non fragile, mais contenant la déception ou l’autosatisfaction que l’on s’accorde ; la forme réelle n’a en vérité peu d’importance. On les regarde ces jambes, et on les aime malgré leurs défauts ; on peut aussi en être fier ! Quelques fois nous pouvons les comparer - c’est notre assise - ; on peut s’en flatter car c’est avant tout nos formes. Plus exactement l’harmonie de nos formes.
Le temps nous permet également de les entretenir, comme une fortune, une garantie sur l’extérieur ; et c’est l’expérience de chaque femme qui en définit la primauté ; et c’est là le génie de chaque femme.
De cela, à seize ans, il est trop tôt ! Ce n’est que le début de cette connaissance qu’est la pratique du moi ; ce ne sont que les prémices de cette relation interminable et riche constituant l’intimité que l’on partage avec notre âme, et ceci toute notre vie durant.
De cela, Irma n’en a pas eu l’usage. Son genou est encore un peu trop fort et non proportionnel au muscle fin de la jambe. Peut-être deviendra-t-il plus galbé, plus affiné avec l’ensemble et dans l’avenir, mais à présent Irma reste préoccupée par son futur immédiat.
Autant hier elle souriait durant le procès, autant ce matin elle pleure. Aujourd’hui, elle ressent un nouvel état : celui de la peur. Du reste, ici tout a été conçu pour cela. Cette cellule, qui a maintenant remplacé son grenier, n’a absolument rien de sécurisant. Ses objets ne sont plus là … Irma est au fond d’un gouffre, un cauchemar sans nom.
Elle ne réalise pas tout, mais reste paralysée d’effroi, et surtout d’une pesante incertitude quant au lendemain.
Une incertitude que d’autres esprits plus avertis auraient beaucoup de mal à supporter ; par exemple des esprits enseignés de ce qu’est une vie, et de la réelle importance d’une vie.
Irma pense, et, sans trop savoir pourquoi, elle pleure de regrets. Peut-être de toutes les privations qui lui furent imposées ; peut-être de ce long isolement qu’elle a subi et qui paraît n’avoir servi à rien.
Irma pleure parce qu’elle à froid et parce qu’elle n’est plus à la maison.
Mon impuissance devient intolérable. Ses larmes, nos larmes, ce langage ancestral, ce tremblement de la pensée que je partage, malgré mon inertie, me contraint d’observer ici et de subir à mon tour ces douleurs obsessionnelles qu’engendre la détresse. Jamais je ne pourrai demeurer étranger et ignorant de ces faits. Qu’ils appartiennent au passé ou à d’autres endroits beaucoup plus proche, je ne peux m’en soustraire, et en serai toujours concerné. Puisque j’appartiens moi à cette humanité défectueuse, puisqu’il m’ait permis d’en analyser toutes les imperfections, de les mépriser ou de les réprouver en vertu des fonctions universelles auxquelles je veux obéir, il devient nécessaire que je traduise au mieux ce qui, à mon sens, ne doit jamais obtenir aucune excuse, aucun pardon ; ce qui n’appartient à personne, pas même à Dieu, de pouvoir légaliser. J’entends ici l’absurdité multiple, souveraine et impunie de notre monde.
À cette heure,
c’est pour Irma que j’implore de l’aide.
Rien n’est plus insoutenable que d’endurer un temps froid, stérile, et que l’on sait se diriger vers une issue dramatique. Cela constitue déjà une souffrance, pour ne pas dire l’antichambre de l’enfer…
Irma le devine mais s’efforce cependant à songer à autre chose.
À présent, elle n’est plus anonyme, elle a quitté son grenier, elle pense ne jamais plus y devoir s’y enfermer, et elle espère bientôt sortir de cette cellule pour enfin vivre avec les autres, les connaître, les voir et les revoir comme il lui plaira. Revoir aussi l’église d’Augsbourg et ces bohémiens saltimbanques dont elle se souvient parfaitement.
Ce fut non loin d’Ochsenhausen, sous un demi-chapiteau de fortune. Ce fut peut-être ce jour qu’elle vécut son plus beau souvenir.
Un cirque mobile se produisait là durant la saison des neiges, et Irma avait ri, elle avait chanté avec eux, avec les enfants jongleurs, avec les nains multicolores. Devant l’ours équilibriste, elle s’était rendue muette. Les pantomimes du singe lui rendirent la voix aussitôt.
Tout lui revient bien ordonné dans sa mémoire : le son du bandonéon, la moustache altière du chef de la troupe - un géant -, la tzigane aux mille colliers, les deux énormes canassons qui tractaient la roulotte jaune, mêlée de vert et d’un rouge parfaitement écarlate.
Depuis très longtemps, et encore même aujourd’hui, cette merveilleuse journée enrubannait les rêves d’Irma. Ce souvenir meublait, alimentait le temps qui s’écoule glacial et inutile ; son temps qui ne lui sert à rien.
Nous sommes de retour dans la salle d’audience. Les accusateurs, dont l’identité fut masquée, avaient défilé durant toute la matinée devant les acteurs de l’infamie. Délations sans risque puisque ni les accusées, ni le public habituellement entassé face au tribunal, ne purent les reconnaître ; encore moins les entendre. Le résultat de ces huis-clos sera néanmoins révélé. Il est question de plusieurs épidémies chroniques ayant atteint les troupeaux, il y a quelques années ; il s’agit d’une ivraie insolite apparue lors de la dernière récolte ; d’un ortolan à trois ailes aperçu, volant autour de l’habitation des Sänger. Il fut également question de l’œil d’une dévote soudainement tuméfié ainsi que d’une plainte significative de sortilèges courants : la stérilité d’un mari pourtant prédisposé. Anomalies qui trouvaient indubitablement ici leurs coupables, mais s’il y avait eu une réelle part de sorcellerie dans les actes de Madame Sänger - part dont nul ne serait tenu d’en fournir les preuves -, il demeure par contre ostensible et aveuglant qu’aucune mansuétude, aucune alchimie de la clémence ne pouvaient s’opérer entre les intervenants de cette audience.
Pour l’inquisiteur, de ce qu’il a acquis de l’abondance de ses lectures n’est pas à remettre en cause ; l’hérésie dont il est question doit se confirmer strictement féminine.
L’exaltation de la chair ainsi que celle de la débauche sont d’ailleurs véhiculées essentiellement par les femmes, depuis la nuit des temps de surcroît, et de cela Felsbourg en reste convaincu.
En vérité, ce refoulé partage entièrement autant les frustrations sexuelles que les tares affectives avec ceux qui lui ont apporté la science dont il use aujourd’hui ; entendons celle de l’extermination. Rien ne m’apparaîtrait de plus évident au terme d’une complète analyse de cette fameuse culture !
Pour le prieur et les autres séculiers, la pratique du sabbat reste une épidémie en parfaite corrélation avec le climat social et religieux du pays : Lorsque la misère anéantit la foi, les vilains deviennent rois !
Quant au bürgermeister, de toute la région, les murs de sa ville étaient les seuls à ne pas avoir endigué une affaire démoniaque. Un bûcher naturel les écarterait indiscutablement de toute suspicion !
De plus, aucun occupant de la salle n’aurait osé contrer les intentions de Conrad de Felsbourg dont l’autorité s’imposait autant par délégation des pouvoirs spirituels que par ceux de presque tous les états. Il détenait ici une infernale carte blanche accompagnant au mieux ses déterminations personnelles. Ces dernières ne croisant généralement nul obstacle. L’unique effort qu’il devait consentir à sa fonction et auprès des autochtones visités, c’était celui de maintenir un oratoire ferme, intelligible, cohérent et spectaculaire. Une maladresse de diction ne lui était pas permise ; elle aurait pu conduire les délibérations à l’élargissement. Laisser donc entrevoir au public un doute quant à la nature de la procédure employée lui aurait été perçu comme une grave erreur professionnelle. Ainsi, l’escobardise, de coutume dans ce type d’assemblée bien peu scrupuleuse, devait toujours obtenir les mêmes résultats : des exécutions légales, utiles, approuvées, mais surtout des exécutions rapides.
Sans le moindre doute, les calomnies furent hypothétiques, comme dans tous les procès de ce genre d’ailleurs. La seule faute d’Irma, c’est d’être rousse. En effet, dans des temps plus reculés, cet état la faisait fille de Bélzébuth ; ici l’incontestable logique ! Que sa mère l’ait soustraite à la collectivité n’engendrait que méfiance et complicité avérée. Toujours une autre insupportable logique !
Madame Sänger
s’interroge sur cela, mais c’est elle qui est interrogé.
- Pourquoi votre voisinage ne connaissait-il pas l’existence d’Irma ?
Pourquoi avez-vous dissimulé votre fille durant des années ? Pourquoi l’avez-vous privé des lectures saintes ? Pourquoi l’avez-vous ainsi refusé à l’organisation sociale ?
Qu’est-il advenu réellement de votre époux ? La naissance d’Irma, figure-t-elle dans un registre qui nous serait aisé de pouvoir consulter ?
Toutes ces questions n’attendaient pas honnêtement leurs réponses, et Madame Sänger, au grand étonnement d’Irma, perdait son caractère anguleux.
La mère et la fille évitèrent de croiser leurs regards, car toutes deux supposaient qu’il pouvait être vital de s’ignorer. Du moins, elles le crurent !..
Peu à peu, sans qu’elle puisse vraiment bien définir pourquoi, Irma comprenait, de son côté, qu’elles étaient coupables de quelque chose ; enfin qu’il fallait absolument dissimuler cette éventuelle complicité à la société présente. Cela fut hélas fort maladroit !
Les questions devinrent très vite des affirmations, et les instances s’achevèrent rapidement.
Alors, l’unique autodafé fut prononcé. L’inquisiteur déclara que pour Irma la purgation demeurait impossible, qu’elle n’avait donc rien à expier compte tenu qu’elle ne pouvait être reconnue humaine, mais comme l’une des créatures de Satan, et que la tromperie de celui-ci attestait là de sa parfaite évidence. En disant cela, Felsbourg avait regagné sa loge d’où il s’adressa à la foule :
" Il demeure limpide que cette créature aux cheveux rouges, de ce fait exilée du culte et amputée des sacrements, soit, par conséquent, directement en rapport avec le diable. Nous avons constaté, ceci durant tout le procès, que son attitude, son non-conformisme et son étrangeté sont restés immuables ; ce qui constitue un parfait ensemble de preuves de sa culpabilité. Il n'est donc pas nécessaire d'en obtenir des aveux... Pour la protection de la curie, je demande le brûlement immédiat de cette jeune femme succube avant que les droits de l'église d'Oschenhausen ne soient infectés par la menace qu'elle représente... Que l'un d'entre vous se fasse connaître pour assurer la défense de Madame Sänger... Le procès de sa fille est terminé ".
Un instant de silence voulant clôturer les débats s’imposa dans la salle, comme celui rendu en dernier hommage à une personne défunte que l’on s’apprête à inhumer. Autant dire un silence de mort durant lequel aucun regard ne se rencontrait.
Les meurtriers, la tête basse pour la plupart, semblaient s’affairer dans leurs écrits tandis que les autres se nettoyaient le coin de l’œil.
Le bürgermeister avait enfoui son visage entre ses deux énormes mains, puis l’inquisiteur disparut derrière un pilier de soutien. Quant à la tourbe, elle n’osait plus se dissiper.
Un semblant de délicatesse raccompagna les prévenues à leurs cellules. Irma fut tout de même très incommodée par un crachat haineux venant de la foule qu’elle traversait.
Ici, je ne m’interroge plus sur l’essence de l’humanité, ni même sur ce qu’elle est capable de rendre à son créateur. À ce sujet, toute question attendrait inévitablement une réponse souhaitant étayer une raison ou une cause, et ces dernières s’assortiraient lamentablement d’un besoin de définir avec véhémence, avec la même hargne que ces assassins, la limite exacte séparant le bien du mal. La question, dis-je, n’aurait pour conséquence incontournable et désastreuse que de créer un dogme sur lequel s’appuierait encore une autre détestable justice.
Située à des années de cette mécanique de cruauté, cette exécrable réunion de coquins, mon impuissance en éprouve cependant un extrême frisson de terreur.
Des larmes m’inondent le visage de ce que je ne peux percevoir au-delà de notre monde, de ce que j'eusse aimé pourtant y voir : une idée d’accomplissement, de réalisation spirituelle et matérielle non encombrée d’une règle universelle ou quelconque ; ces règles dont les effets nauséabonds paralysent et anéantissent l’individu. L’individu, cette entité plus que parfaite, ce don du ciel, cette perfection, cette richesse absolue, non perdue mais davantage située dans l’univers cosmique et temporel en qualité de fonction, en qualité d’acteur ; un acteur pourvu d’un rôle de bâtisseur. Aussi, bâtisseur de lui-même et, par là, de l’unicité du cycle auquel il appartient, et pour lequel l’œuvre de son existence se justifie.
Des larmes inondent mon visage puisque de cela tout espoir reste vain, puisque aucun sauveur ne s’est jamais manifesté, puisque l’évangile est un leurre, et puisqu’il ne s’adresse qu’à des imbéciles.
Le supplicieur, ou plus exactement le technicien de l’horrible, suivait de peu l’inquisiteur, quelquefois même il le précédait. Le notre arriva à Oschenhausen peu de temps après Felsbourg. Sans attendre la fin du procès, ce supplémentaire et indispensable félon avait commencé l’installation de son matériel dès le lendemain.
Deux grilles de fer disposées parallèlement à la verticale et surélevées du sol par deux arceaux trois fois reliés dans leur partie haute.
Autour, le bourreau encercla l’objet à l’aide d’un muret de pavés collectés par le bürgermeister. Le bois nécessaire aussi fut fourni par les habitants d’Oschenhausen. L’homme nommait cette cage, le four.
En fait, il s’agissait davantage d’un effroyable et monumental grille-pain.
Depuis que mes congénères avaient inventé l’atrocité, c’est-à-dire depuis toujours, le raffinement qu’ils ont obtenu avec l’autodafé pouvait encore varié selon les cas. La plupart des condamnés, ficelés au beau milieu d’un brasier, périssaient par asphyxie avant que les flammes entament leurs chairs. Bien entendu, cela dépendait des caprices du vent. Les plus chanceux, si nous l’envisageons à ces instants ultimes, étaient gracieusement étranglés avant même que les torches de l’exécuteur ne soient allumées. Une anesthésie en somme ! Pour d’autres malheureux, le passage de vie à trépas constituait un exercice pourvu de moins de générosité.
En certains endroits d’Europe centrale, par manque de bois sec, plusieurs sorcières liées à une échelle se voyaient précipitées dans un feu déjà parfaitement attisé. Dans d’autres cas, et beaucoup de passionnés de l’acte l’exigeaient, le supplice atteignait les sommets de l’ignominie organisée. En effet, certains praticiens, sédentarisés par l’abondance locale des victimes, privilégiaient l’usage du calcinateur. Fait de pierres, de briques ou de métal, l’appareil (le four) ne répondait plus vraiment à un brûlement vif, mais plutôt à une cuisson vive.
L’avantage de ce type d’exécution, c’est que le « plaisir » pouvait se prolonger suivant le réglage du foyer. Un bon début par la braise ne se transformait en feu ardent que lorsque s'entendait le silence de l’intérieur. L’inconvénient de cette odieuse pratique, c’est qu’à part les suppliques et lamentations émises par l’individu lors de son introduction musclée au fond de l’âtre, là, il n’y avait rien d’autre à voir.
Le principe de notre exécuteur présentait, quant à lui, la différence que l’assistance profitait autant des hurlements de la victime que de ses multiples contorsions précédant l’agonie. Le coupable, enchaîné au centre du faible espace d’entre les deux grilles, subissait progressivement la haute température dont le fer qui l’entourait était conducteur. L’alimentation du feu demeurait compliquée, mais néanmoins le spectacle s’obtenait parfois très long. La mort étant constatée, le manipulateur, plus ou moins satisfait, embrasait aussitôt l’ensemble de la cage réalisant ainsi l’extermination définitive.
J’avais parlé de spectacle …, c’est bien de cela dont il s’agissait car, pour les administrés ici conviés, il fallait que
la répression offre et laisse le maximum de frayeur dans l’esprit de chacun ; dans l’esprit de tous ces gens néophytes de ce fléau qu’est celui répandu par les puissances dites
maléfiques.
Notre jour, bien avant l’aube, la population avait commencé à s’installer sur des gradins de fortune disposés à la hâte par les premiers venus. Tous voulaient interroger et converser avec le bourreau -le purificateur-, tous désiraient au moins l’approcher, certains même auraient voulu l’admirer, mais surtout beaucoup s’impatientaient.
La condamnée arriva menée par Dermeyer, le prieur. Derrière eux, trois milices armées suivies de l’inquisiteur, son greffier, puis ceux de la draperie : "les ecclésiopates". Chacun s’octroya aisément la place de rang qui leur était spontanément cédée.
Les conventions hissèrent Irma à la sienne.
Le dos lié à l’une des grilles, elle vit l’autre se rapprocher lentement pour s’arrêter enfin au contact de sa partie ventrale. On entendit le bruit métallique de la crémaillère façonnée pour ce mécanisme, puis une part de silence général…
Pour la mienne de part, je vais fuir maintenant ce voyage astral comme j’en ai déjà quitté tant d’autres tout aussi noir. Je n’ai plus la force ici de pouvoir supporter leur similitude. Du reste, je pense que les chroniqueurs nous ont suffisamment relatés la suite de cette journée. Certains d’entre eux ont affirmé que le supplice d’Irma Sänger fut le plus abominable de toute l’histoire de l’inquisition. D’autres se contentèrent d’écrire qu’il fut très long…
Donc, je quitte cette infime partie de notre passé, probablement pour gagner d’autres épouvantes humanoïdes. J’abandonne Irma, et j’abandonne aussi toute vaine croyance, ceci avant de vomir sur notre condition.
Devrais-je un jour rejoindre l’ignorance puisqu’elle m’apparaît être l’unique remède à l’intolérable ? Ainsi, j’interroge Dieu une dernière fois, toujours sans humilité, et je lui demande s’il me serait permis de ciseler dans mon âme une arrogance légitime qui aurait pour résultante immédiate, certes fort peu bénéfique, d’occuper la place de toutes ses réponses qui ne semblent jamais vouloir s’imposer, ni maintenant, ni dans l’avenir d’ailleurs !
Hélas, cette arrogance serait encore inutile, car je ne comprends rien à cette hystérie collective sans cesse réitérée, et, avec tous les autres hommes, je pense même avoir été éparpillé sur Terre sans manuel d’utilisation.
Comme tous les autres hommes, je pense être innocent de rien.
Comme eux, je m’attribuerai de gloire, de complaisance, de suffisance, assurément de médiocrité, voire peut-être aussi d'enracinement en ce sens.
Pour l’heure, je me refuse à devenir adulte d’une insensibilité, et, quittant Oschenhausen, quittant l’odeur de ce siècle, je repasse dans le grenier mi-vide d’Irma pour apprendre à parler à la brosse à cheveux, une ceinture de cuir tressé, la clé, une boîte à rien, un miroir à main, pour apprendre à parler à ce que furent les objets d’Irma.
Laurent Lafargeas, 1995.
N60 ed. 10.05.2010.
Septembre
« Triste amante des morts, elle hait les vivants »
VOLTAIRE
Le devoir du citoyen fut ici grandement respecté ; nous pouvons en être convaincu !
Assurément, notre peuple avait bien agi, mais n’avait rien inventé. Déjà, la Grèce antique encourageait cette arme fatale contre les détracteurs du pouvoir – les romains, ensuite.
Les soviétiques, au-delà encore, usèrent de la nécessité en poussant le paroxysme dans les écoles primaires, où les enfants s’initiaient à prévenir le régime de toutes émissions de propos subversifs venant de leurs parents. Ce qui fut parfaitement honoré par le jeune Pavel Morozov, ayant ainsi fait exécuter son propre papa (Malgré les controverses sur cette piteuse affaire, comprenons néanmoins que ce ne fut pas un cas isolé).
De nos jours, certaines nuances encadrent les effets moraux du civisme délateur ; notamment en Espagne, où l’information est refusée dès l’instant qu’elle provient d’un membre de la famille de l’accusé. En France, la démarche reste quasi obligatoire même sans cela.
Nonobstant, elle distingue la dénonciation de la délation ; quel progrès !
La dénonciation engage juridiquement le requérant de sa signature apposée au procès-verbal. Il se déclare alors comme témoin à charge. Et, ça peut faire très mal ! Ici, autant pour la victime de l’ordurerie que pour l’ordurier lui-même qui, logiquement, se trouvera tôt ou tard exposé à la vengeance. Vengeance que j’estime personnellement naturelle. Vous aurez compris là que je ne cache pas mon dégoût envers cette race d’individus qui se réfugient derrière l’intérêt de la collectivité ultra protégée pour assouvir leurs besoins privés.
Là-dessus, beaucoup d’études se rejoignent quant aux motifs du délateur : la haine, la jalousie, l’envie, le profit, le conventionnel sont les plus fréquemment remarqués. Enfin, si nous admettons qu’à ce jour l’anonymat n’a plus le droit de citer à la procédure, auparavant, il fut pourtant et longtemps un des meilleurs moyens de se débarrasser d’un ou de plusieurs humains hostiles aux dirigeants en place. Et, de dresser l’inventaire de toutes les périodes historiques en ce sens serait beaucoup trop fastidieux. Notons, qu’à bien des époques, l’ignominie cerclait au mieux tous scénarios de droit commun. Par exemple – et là, il s’agit d’un recours parfaitement gaulois -, la dénonciation s’avérait économiquement utile lorsqu’une lourde dette s’accumulait auprès d’une prostituée n’ayant aucun droit reconnu à son exercice (tous, savons que notre passé fut notoirement encombré de suites d’interdictions en ce domaine).
Pour le dénonciateur, ou le délateur, aucun recul ne s’envisage à la garantie de son aise existentielle. Existence tout autant difficile pour autrui ; son voisin, pour n'évoquer que lui.
Également, tout autant que la misère engendre la convoitise, tout autant elle apporte de l’eau au moulin de ceux chargés de l’encadrer, cette misère. En simplifiant la phrase, j’écrirais que la notion du bien s’évapore de toutes les âmes dès lors qu’elle devient contraire au bon fonctionnement de la généralité. À chacun donc de se servir !
Et puis, la bonne conduite reste majoritairement dictée par Dieu, et ne s’avorte pas de l’odieuse mémoire de Judas Iscariote. Alors, en évoquant Dieu, remarquons maintenant comment il se défend Dieu de l’utilisation abusive de son nom ; hélas, avec parfois beaucoup d’injustice. Parlons de ses effets rendus à une pourriture du genre que nous avons cité, et parlons d’Edouard Marcelin, citoyen vélineur demeurant la rue des petites écuries à Paris. Personnage envieux de naissance, bien entendu puisque c’est notre mouchard. Envieux de l’un de ses voisins, certes beaucoup plus riche, mais surtout beaucoup plus oisif. Ce qui constitue, bien souvent et encore actuellement, un état sollicitant la jalousie avant l’antagonisme y étant assorti. Des altercations, nos deux hommes en cumulèrent un bon nombre, cependant sans conséquences jusque-là, mais les derniers évènements politiques changèrent la donne assez rapidement.
Le roi vient tout juste d’être destitué, puis emprisonné au Temple - non sans violence autour de l’acte -, et les austro-prussiens, après avoir promis un massacre parisien, s’approchent de jour en jour vers leur dessein. L’agitation de la ville est à son comble, d’autant que bon nombre de désertions sont rendues publiques par les gazettes locales, toutes unanimes.
Désertions d’officiers nobles, c’est certain, mais désertions de patriotes également, qui ne sentaient pas l’issue des combats à leur avantage. Le pire, ou le plus attrayant pour Marcelin, c’est que les rumeurs circulent quant aux complots de l’intérieur du pays, et que la Commune insurrectionnelle s’est plus ou moins substituée au pouvoir de l’Assemblée. À savoir que ce sont les piques et les sans-culottes qui gouvernent en réalité, et que ces derniers ratissent au plus fin tous suspects favorables à l’ancien régime. En somme, l’opportunité rêvée pour toutes sournoises malfaisances.
Maintenant, comme nous l’avons définie plus haut, la dénonciation génère une procédure exigeant l’apport de témoignages, et là, Marcelin n’a aucune preuve à fournir à l’encontre dudit voisin. La simple délation reste de prudence !
Comment faire ?… La République de Venise disposait idéalement une boîte aux lettres destinée à recevoir ces « bonnes » intentions voilées. "La bouche de lion" était-elle nommée ! Chacun pouvait y glisser un mot directement porté à l’analyse des Doges, qui sévissaient ensuite sans inquiéter le porteur de l’information. Hélas, Marcelin dut trouver une autre option un peu moins sécurisante. Et, il la trouva assez promptement, cette option. Le 21 août 1792, pourvu d’une adresse qu’il eut sans échange, il se rendit discrètement au domicile d’un représentant de la section de Popincourt. Il s’agit de Louis Dorigny : un pur et dur candidat à la nouvelle répression préconisée avec, en plus, des pouvoirs considérables en ce sens.
Le dénoncé, c’est Hubert Chassagne, devenu quelque peu rentier par son alliance avec une lointaine héritière des Bassonville. Son grief : il reçoit beaucoup depuis ces derniers temps, et peu de mal vêtus. Certes, il faut voir, mais rien ne put s’opérer immédiatement. Pour l’heure, le nouveau Paris tente d’agir dans un ordre à ne pas s’encombrer de reproches. Le tribunal criminel vient à peine d’entrer en fonction, et applique davantage la clémence par hésitation.
Il faudra donc attendre la semaine suivante pour que les interventions musclées se multiplient jusqu’à tard dans la nuit – notons notre Marcelin comme n’étant alors pas l’unique porteur de calomnies. Impatient, plus quiet en sa démarche, donc beaucoup moins en tapinois le 26 août, il réitère et confirme ses accusations directement auprès de sa section du Faubourg-Poissonnière.
La famille Chassagne est arrêtée le 29 : le père, la mère, les deux filles, mais aussi l’un des derniers amants de l’une de ces deux filles, c’est-à-dire le propre fils d’Edouard Marcelin, qui, par manque de dialogue avec son père, se trouve à l’adresse des victimes le soir de ladite arrestation. Sacrée déveine !
Ce fils se prénommait également Edouard, comme son père. Appelons-le Doudou pour ne pas confondre les esprits. L’autre, nous le nommerons Sycophante, comme il le mérite. Doudou et le Chassagne qui aurait pu devenir son beau-père furent incarcérés à la Force ; les trois femmes, à la Salpêtrière. Et voilà notre Sycophante très animé d’autres démarches administratives. À savoir, celles de récupérer sa progéniture bien-aimée avec, dès l’aube, les pleurs de son épouse : pauvre femme intuitive du pire. Donc, durant toute la journée qui suivie, le bon citoyen délateur oeuvra de courbures à obtenir un élargissement, en vain pour cette date. Dorigny, il ne put le joindre, mais, d’autres, il fut garanti qu’un procès en règle aboutirait indubitablement sur la lucidité du tribunal. Il suffit d’attendre !
Attendre ! attendre ! mais attendre quoi, dès l’instant où une révolution s’accélère dans sa crainte, dans son absurdité ? Dans un premier temps, le Conseil exécutif émit le désir d’installer l’Assemblée en dehors de la capitale. Ce qui s’interprétait comme une fuite, voire comme encore une désertion supplémentaire. Enfin, cette requête se comprenait plus directement comme une émancipation de cette Commune dominante, et comme un écart s’éloignant de l’influence des clubs : Jacobins et Cordeliers confondus. Puis, ce fut la maladresse du ministre de l’intérieur qui mit le feu aux poudres. Jean-Marie Roland de la Platière, le 30, demande à la législative la dissolution pure et simple de la Commune insurrectionnelle.
Trahison ! trahison !... nous arrivons en septembre 1792 ; la réussite incontestée de notre République. Jean-Paul Marat, ennemi acharné des modérés appelle à l’extermination immédiate des suspects contre-révolutionnaires, animé par sa toute récente grandeur historique, Georges Danton fait sonner le tocsin, et, ainsi doublement cautionnée, l’hystérie collective devient alors incontrôlable (aux armes citoyens !). Et où se trouvent les suspects, les comploteurs ? Dans les prisons de Paris pour la plupart. Voici donc la sauvagerie de proximité s’élancer, en désordre dans un premier temps, puis en massacre organisé dans un second temps (le jour de gloire est arrivé !). C’est la prison de l’abbaye Saint-Germain qui ouvre le festival. Dans l’après-midi du 2, plus d’une vingtaine d’hommes y sont transférés : tous des prêtres réfractaires. Promptement jugés par la section du lieu, 19 d’entre eux sont exécutés sur le champ. Présidant cette mascarade de « commission populaire », Stanislas Maillard rend verdict de 280 autres condamnations jusqu’au lendemain. Et comment cette autre quantité trouve-t-elle la mort ? Eh bien par le ou les fils de l’épée dans la cour intérieure de l’établissement, où les rires du public sont soigneusement disposés sur des gradins de fortune. En parallèle, un autre groupe de septembriseurs arrivent à la nouvelle prison des Carmes, un peu plus au sud. Les premières victimes – toujours des prêtres – sont occis de toutes les manières possibles : fusillés, sabrés, égorgés ou défenestrés comme l’abbé Joseph-Marie Gros. Ça, c’est la méthode anarchique ! Un peu plus tard, tout s’arrange, certes par le même type d’exécutions, mais toutefois après un jugement, tant sommaire soit-il. Au total, 115 cadavres gisaient dans le jardin au-delà du départ de nos criminels (qu’un sang impur abreuve nos sillons !). Le soir porta les boucheries à la Conciergerie et au Grand Châtelet, où 216 droits communs furent égorgés durant toute la nuit. Et l’épouvante n’en est qu’à son début !
Le même scénario commence dès l’aube aux prisons de La Force, rue Saint-Antoine. Ici, c’est Jacques Hébert qui décide la mort. La mort pour quelques 170 pauvres gens, la mort pour la princesse de Lamballe, qui fut éventrée, la mort pour Hubert Chassagne, et la mort pour Doudou, enfourché pour aucun délit, mais bien à cause de la lumineuse conscience de son père. Mais qui aurait pu stopper le cours de l’Histoire, ce 3 septembre ? Certainement pas Edouard Marcelin, ni même la modération des Jacobins, à la mince écoute desquels il tente une intervention. Non ! l’ouragan ne peut s’arrêter que de lui-même. Les massacres se portent ensuite sur Bicêtre, Saint-Firmin et la Salpêtrière, où cependant 186 prisonnières sont soustraites à la folie meurtrière (parmi elles, les trois femmes Chassagne). Hélas, que 186, car 35 autres périssent d’une atrocité telle que je m’abstiendrais de la décrire.
Ce jour du 4, il y avait de l’ambiance à la Salpêtrière, vous pouvez me croire, et aucune pitié pour les aliénés, ni même pour certains enfants ( …égorger vos fils, vos compagnes). Ces carnages ne trouvèrent leur fin qu’au matin du 7 avec un quelque 1 200 victimes. Du moins, en ce qui concerne Paris car, ailleurs, nos illustres Danton et Marat envoyèrent l’ordre d’opérer au plus similaire, et ceci au nom de la justice populaire (Entendez-vous dans les campagnes !). De cela et du reste, ils s’en défendirent plus tard.
Bon ! maintenant, il a l’air fin Sycophante. Sans aucun doute, sa délation lui a rapporté gros : un repentir qu’il traînera le reste de sa vie, une femme déjà dépressive, et des frais d’obsèques pour ce qui est de l’immédiat. À cet effet, rien n’est simple non plus. Il faut retrouver le corps. Alors voyons ici comment le peuple agit pour continuer la fête. Voyons toutes végétations bordant l'amont de certains quais de Seine ornées de têtes, de viscères et autres organes humains ; voyons comment la nouvelle loi nationale compte ainsi terroriser les éventuelles vengeances aristocratiques (l’étendard sanglant est levé) ; enfin, voyons Marcelin ne jamais pouvoir identifier le cadavre de son Doudou. Ceci, même après une longue et macabre recherche aux carrières de Montrouge.
Reste à voir de plaisant en ce retour de bâton, c’est que, dorénavant, ce mauvais homme réfléchira longtemps avant de porter ombrage à autrui, et que plus jamais il ne chantera la Marseillaise.
Laurent Lafargeas,1995.
180-ed.25.02.2012.
La porte
TACITE
Laurent Lafargeas, 2007.
Le masque de la mort rouge
La Mort Rouge avait pendant longtemps dépeuplé la contrée. Jamais peste ne fut si fatale, si horrible. Son avatar, c’était le sang, – la rougeur et la hideur du sang. C’étaient des douleurs aiguës, un vertige soudain, et puis un suintement abondant par les pores, et la dissolution de l’être. Des taches pourpres sur le corps, et spécialement sur le visage de la victime, la mettaient au ban de l’humanité, et lui fermaient tout secours et toute sympathie. L’invasion, le progrès, le résultat de la maladie, tout cela était l’affaire d’une demi-heure.
Mais le prince Prospero était heureux, et intrépide, et sagace. Quand ses domaines furent à moitié dépeuplés, il convoqua un millier d’amis vigoureux et allègres de cœur, choisis parmi les chevaliers et les dames de sa cour, et se fit avec eux une retraite profonde dans une de ses abbayes fortifiées. C’était un vaste et magnifique bâtiment, une création du prince, d’un goût excentrique et cependant grandiose. Un mur épais et haut lui faisait une ceinture. Ce mur avait des portes de fer. Les courtisans, une fois entrés, se servirent de fourneaux et de solides marteaux pour souder les verrous. Ils résolurent de se barricader contre les impulsions soudaines du désespoir extérieur et de fermer toute issue aux frénésies du dedans.
L’abbaye fut largement approvisionnée. Grâce à ces précautions, les courtisans pouvaient jeter le défi à la contagion. Le monde extérieur s’arrangerait comme il pourrait. En attendant, c’était folie de s’affliger ou de penser. Le prince avait pourvu à tous les moyens de plaisir. Il y avait des bouffons, il y avait des improvisateurs, des danseurs, des musiciens, il y avait le beau sous toutes ses formes, il y avait le vin. En dedans, il y avait toutes ces belles choses et la sécurité. Au-dehors, la Mort Rouge.
Ce fut vers la fin du cinquième ou sixième mois de sa retraite, et pendant que le fléau sévissait au-dehors avec le plus de rage, que le prince Prospero gratifia ses mille amis d’un bal masqué de la plus insolite magnificence.
Tableau voluptueux que cette mascarade ! Mais d’abord laissez-moi vous décrire les salles où elle eut lieu. Il y en avait sept, – une enfilade impériale. Dans beaucoup de palais, ces séries de salons forment de longues perspectives en ligne droite, quand les battants des portes sont rabattus sur les murs de chaque côté, de sorte que le regard s’enfonce jusqu’au bout sans obstacle. Ici, le cas était fort différent, comme on pouvait s’y attendre de la part du duc et de son goût très-vif pour le bizarre. Les salles étaient si irrégulièrement disposées, que l’œil n’en pouvait guère embrasser plus d’une à la fois. Au bout d’un espace de vingt à trente yards, il y avait un brusque détour, et à chaque coude un nouvel aspect. À droite et à gauche, au milieu de chaque mur, une haute et étroite fenêtre gothique donnait sur un corridor fermé qui suivait les sinuosités de l’appartement. Chaque fenêtre était faite de verres coloriés en harmonie avec le ton dominant dans les décorations de la salle sur laquelle elle s’ouvrait. Celle qui occupait l’extrémité orientale, par exemple, était tendue de bleu, – et les fenêtres étaient d’un bleu profond. La seconde pièce était ornée et tendue de pourpre, et les carreaux étaient pourpres. La troisième, entièrement verte, et vertes les fenêtres. La quatrième, décorée d’orange, était éclairée par une fenêtre orangée, – la cinquième, blanche, – la sixième, violette.
La septième salle était rigoureusement ensevelie de tentures de velours noir qui revêtaient tout le plafond et les murs, et retombaient en lourdes nappes sur un tapis de même étoffe et de même couleur. Mais, dans cette chambre seulement, la couleur des fenêtres ne correspondait pas à la décoration. Les carreaux étaient écarlates, – d’une couleur intense de sang.
Or, dans aucune des sept salles, à travers les ornements d’or éparpillés à profusion çà et là ou suspendus aux lambris, on ne voyait de lampe ni de candélabre. Ni lampes, ni bougies ; aucune lumière de cette sorte dans cette longue suite de pièces. Mais, dans les corridors qui leur servaient de ceinture, juste en face de chaque fenêtre, se dressait un énorme trépied, avec un brasier éclatant, qui projetait ses rayons à travers les carreaux de couleur et illuminait la salle d’une manière éblouissante. Ainsi se produisaient une multitude d’aspects chatoyants et fantastiques. Mais, dans la chambre de l’ouest, la chambre noire, la lumière du brasier qui ruisselait sur les tentures noires à travers les carreaux sanglants était épouvantablement sinistre, et donnait aux physionomies des imprudents qui y entraient un aspect tellement étrange, que bien peu de danseurs se sentaient le courage de mettre les pieds dans son enceinte magique.
C’était aussi dans cette salle que s’élevait, contre le mur de l’ouest, une gigantesque horloge d’ébène. Son pendule se balançait avec un tic-tac sourd, lourd, monotone ; et quand l’aiguille des minutes avait fait le circuit du cadran et que l’heure allait sonner, il s’élevait des poumons d’airain de la machine un son clair, éclatant, profond et excessivement musical, mais d’une note si particulière et d’une énergie telle, que d’heure en heure, les musiciens de l’orchestre étaient contraints d’interrompre un instant leurs accords pour écouter la musique de l’heure ; les valseurs alors cessaient forcément leurs évolutions ; un trouble momentané courrait dans toute la joyeuse compagnie ; et, tant que vibrait le carillon, on remarquait que les plus fous devenaient pâles, et que les plus âgés et les plus rassis passaient leurs mains sur leurs fronts, comme dans une méditation ou une rêverie délirante. Mais, quand l’écho s’était tout à fait évanoui, une légère hilarité circulait par toute l’assemblée ; les musiciens s’entre-regardaient et souriaient de leurs nerfs et de leur folie, et se juraient tout bas, les uns aux autres, que la prochaine sonnerie ne produirait pas en eux la même émotion ; et puis, après la fuite des soixante minutes qui comprennent les trois mille six cents secondes de l’heure disparue, arrivait une nouvelle sonnerie de la fatale horloge, et c’était le même trouble, le même frisson, les mêmes rêveries.
Mais, en dépit de tout cela, c’était une joyeuse et magnifique orgie. Le goût du duc était tout
particulier. Il avait un œil sûr à l’endroit des couleurs et des effets. Il méprisait le décorum de la mode. Ses plans étaient téméraires et sauvages, et ses conceptions brillaient d’une splendeur barbare. Il y a des gens qui l’auraient jugé fou. Ses courtisans sentaient bien qu’il ne l’était pas. Mais il fallait l’entendre, le voir, le toucher, pour être sûr qu’il ne l’était pas.
Il avait, à l’occasion de cette grande fête, présidé en grande partie à la décoration mobilière des sept salons, et c’était son goût personnel qui avait commandé le style des travestissements. À coup sûr, c’étaient des conceptions grotesques. C’était éblouissant, étincelant ; il y avait du piquant et du fantastique, – beaucoup de ce qu’on a vu dans Hernani. Il y avait des figures vraiment arabesques, absurdement équipées, incongrûment bâties ; des fantaisies monstrueuses comme la folie ; il y avait du beau, du licencieux, du bizarre en quantité, tant soit peu du terrible, et du dégoûtant à foison. Bref, c’était comme une multitude de rêves qui se pavanaient çà et là dans les sept salons. Et ces rêves se contorsionnaient en tous sens, prenant la couleur des chambres ; et l’on eût dit qu’ils exécutaient la musique avec leurs pieds, et que les airs étranges de l’orchestre étaient l’écho de leurs pas.
Et, de temps en temps, on entend sonner l’horloge d’ébène de la salle de velours. Et alors, pour un moment, tout s’arrête, tout se tait, excepté la voix de l’horloge. Les rêves sont glacés, paralysés dans leurs postures. Mais les échos de la sonnerie s’évanouissent, – ils n’ont duré qu’un instant, – et à peine ont-ils fui, qu’une hilarité légère et mal contenue circule partout. Et la musique s’enfle de nouveau, et les rêves revivent, et ils se tordent çà et là plus joyeusement que jamais, reflétant la couleur des fenêtres à travers lesquelles ruisselle le rayonnement des trépieds. Mais, dans la chambre qui est là-bas tout à l’ouest, aucun masque n’ose maintenant s’aventurer ; car la nuit avance, et une lumière plus rouge afflue à travers les carreaux couleur de sang, et la noirceur des draperies funèbres est effrayante ; et à l’étourdi qui met le pied sur le tapis funèbre l’horloge d’ébène envoie un carillon plus lourd, plus solennellement énergique que celui qui frappe les oreilles des masques tourbillonnant dans l’insouciance lointaine des autres salles.
Quant à ces pièces-là, elles fourmillaient de monde, et le cœur de la vie y battait fiévreusement. Et la fête tourbillonnait toujours lorsque s’éleva enfin le son de minuit de l’horloge. Alors, comme je l’ai dit, la musique s’arrêta ; le tournoiement des valseurs fut suspendu ; il se fit partout, comme naguère, une anxieuse immobilité. Mais le timbre de l’horloge avait cette fois douze coups à sonner ; aussi, il se peut bien que plus de pensée se soit glissée dans les méditations de ceux qui pensaient parmi cette foule festoyante. Et ce fut peut-être aussi pour cela que plusieurs personnes parmi cette foule, avant que les derniers échos du dernier coup fussent noyés dans le silence, avaient eu le temps de s’apercevoir de la présence d’un masque qui jusque-là n’avait aucunement attiré l’attention. Et, la nouvelle de cette intrusion s’étant répandue en un chuchotement à la ronde, il s’éleva de toute l’assemblée un bourdonnement, un murmure significatif d’étonnement et de désapprobation, – puis, finalement, de terreur, d’horreur et de dégoût.
Dans une réunion de fantômes telle que je l’ai décrite, il fallait sans doute une apparition bien extraordinaire pour causer une telle sensation. La licence carnavalesque de cette nuit était, il est vrai, à peu près illimitée ; mais le personnage en question avait dépassé l’extravagance d’un Hérode, et franchi les bornes – cependant complaisantes – du décorum imposé par le prince. Il y a dans les cœurs des plus insouciants des cordes qui ne se laissent pas toucher sans émotion. Même chez les dépravés, chez ceux pour qui la vie et la mort sont également un jeu, il y a des choses avec lesquelles on ne peut pas jouer. Toute l’assemblée parut alors sentir profondément le mauvais goût et l’inconvenance de la conduite et du costume de l’étranger. Le personnage était grand et décharné, et enveloppé d’un suaire de la tête aux pieds. Le masque qui cachait le visage représentait si bien la physionomie d’un cadavre raidi, que l’analyse la plus minutieuse aurait difficilement découvert d’artifice. Et cependant, tous ces fous auraient peut-être supporté, sinon approuvé, cette laide plaisanterie. Mais le masque avait été jusqu’à adopter le type de la Mort Rouge. Son vêtement était barbouillé de sang, – et son large front, ainsi que tous les traits de sa face, étaient aspergés de l’épouvantable écarlate.
Quand les yeux du prince Prospero tombèrent sur cette figure de spectre, – qui, d’un mouvement lent, solennel, emphatique, comme pour mieux soutenir son rôle, se promenait çà et là à travers les danseurs, – on le vit d’abord convulsé par un violent frisson de terreur ou de dégoût ; mais, une seconde après, son front s’empourpra de rage.
– Qui ose, – demanda-t-il, d’une voix enrouée, aux courtisans debout près de lui, – qui ose nous insulter par cette ironie blasphématoires ? Emparez-vous de lui, et démasquez-le, – que nous sachions qui nous aurons à pendre aux créneaux, au lever du soleil !
C’était dans la chambre de l’est ou chambre bleue que se trouvait le prince Prospero, quand il prononça ces paroles. Elles retentirent fortement et clairement à travers les sept salons, – car le prince était un homme impérieux et robuste, et la musique s’était tue à un signe de sa main.
C’était dans la chambre bleue que se tenait le prince, avec un groupe de pâles courtisans à ses côtés. D’abord, pendant qu’il parlait, il y eut parmi le groupe un léger mouvement en avant dans la direction de l’intrus, qui fut un instant presque à leur portée, et qui maintenant, d’un pas délibéré et majestueux, se rapprochait de plus en plus du prince. Mais, par suite d’une certaine terreur indéfinissable que l’audace insensée du masque avait inspirée à toute la société, il ne se trouva personne pour lui mettre la main dessus ; si bien que, ne trouvant aucun obstacle, il passa à deux pas de la personne du prince ; et pendant que l’immense assemblée, comme obéissant à un seul mouvement, reculait du centre de la salle vers les murs, il continua sa route sans interruption, de ce même pas solennel et mesuré qui l’avait tout d’abord caractérisé, de la chambre bleue à la chambre pourpre, – de la chambre pourpre à la chambre verte, – de la verte à l’orange, – de celle-ci à la blanche, – et de celle-là à la violette, avant qu’on eût fait un mouvement décisif pour l’arrêter.
Ce fut alors, toutefois, que le prince Prospero, exaspéré par la rage et la honte de sa lâcheté d’une minute, s’élança précipitamment à travers les six chambres, où nul ne le suivit ; car une terreur mortelle s’était emparée de tout le monde. Il brandissait un poignard nu, et s’était approché impétueusement à une distance de trois ou quatre pieds du fantôme qui battait en retraite, quand ce dernier, arrivé à l’extrémité de la salle de velours, se retourna brusquement et fit face à celui qui le poursuivait. Un cri aigu partit, – et le poignard glissa avec un éclair sur le tapis funèbre où le prince Prospero tombait mort une seconde après.
Alors, invoquant le courage violent du désespoir, une foule de masques se précipita à la fois dans la chambre noire ; et, saisissant l’inconnu, qui se tenait, comme une grande statue, droit et immobile dans l’ombre de l’horloge d’ébène, ils se sentirent suffoqués par une terreur sans nom, en voyant que sous le linceul et le masque cadavéreux, qu’ils avaient empoignés avec une si violente énergie, ne logeait aucune forme palpable.
On reconnut alors la présence de la Mort Rouge. Elle était venue comme un voleur de nuit. Et tous les convives tombèrent un à un dans les salles de l’orgie inondées d’une rosée sanglante, et chacun mourut dans la posture désespérée de sa chute.
Et la vie de l’horloge d’ébène disparut avec celle du dernier de ces êtres joyeux. Et les flammes des trépieds expirèrent. Et les Ténèbres, et la Ruine, et la Mort Rouge établirent sur toutes choses leur empire illimité.
Edgar Allan Poe, 1842.
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