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  • Laurent
  • Réac, atrabilaire, mais non sans expérience le justifiant. Sens de l'humour permanent, mais hélas sens de la réalité qui s'échappe de jour en jour. Par contre, même houleux, j'aime bien les échanges de point de vue. Et sur tous les sujets.
  • Réac, atrabilaire, mais non sans expérience le justifiant. Sens de l'humour permanent, mais hélas sens de la réalité qui s'échappe de jour en jour. Par contre, même houleux, j'aime bien les échanges de point de vue. Et sur tous les sujets.

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6 juin 2017 2 06 /06 /juin /2017 19:43

Débat de feus

 

Un écrivain ce n’est pas un homme, ni même un surhomme. C’est un correspondant de l’au-delà méprisant la matière.

 

 

 

 

 

 

 

Ah, j’ai bien l’air d’une belle cruche à renifler des yeux cette fiole de poison. Tiens ! le téléphone…

Je répondrais plus tard. Rien d’urgent à mon avis. Dans le cas contraire, ça rappellera…

Et pourquoi j’évite cet appel ? Pour mirer le poison ? Quel stupid-man ! et quel égocentrique ! Elle est à moitié pleine cette fiole, mais aussi à moitié vide, et plus qu’elle n’aurait dû l’être à l’heure qu’il est.

En ce sens, je m’étais pourtant bien fixé des objectifs à ne pas atteindre ; avec des traits sur l’étiquette ; des traits ambitieux quant à la gestion de la journée, quant à une consommation régulée, dosée, raisonnable.

En son état actuel, cette bouteille ne traduit pas le respect d’aucune de ces règles observées.

Je vais me déporter ailleurs, vers d’autres occupations plus concrètes, plus saines en tous cas. Certes pour un temps seulement. Mais ce temps n’est-il pas un facteur positif en ma faveur dans cette lutte contre les exigences de mon addiction ? Probablement, sans aucun doute, mais surtout sans aucun doute pour qu’il me reste au moins 10 centilitres pour agrémenter ma soirée.

Et ça va être long ! Et tout dépend encore de quand elle débute cette soirée. En mille endroits, l’existence peut devenir une plaie, mais là, ça devient tendancieux, incongru pour ne pas dire nébuleux.

Enfin, dans l’immédiat, je vais tenter de penser à autre chose. Et puis, ça tombe bien, revoici le téléphone.

-Allô !

- Oui !

- Maman ?

- Oui ! Je ne te dérange pas ?

- Non ! Je n’avais rien à faire d’urgent… C’est toi qui appelait y’a dit minutes ?

- Oui ! ça fait au moins trois jours de j’essaie de te joindre… T’es sorti ?

- Non ! enfin, pas loin, et je suis arrivé trop court sur la sonnerie.

- Sinon, ta santé, ça s’arrange ?

- Bah ! tant que je ne sens trop rien de ce côté, je ne m’en alarme pas.

- Oh ! je te connais bien, tu dois certainement négliger bon nombre phases de ton traitement.

- Les phases, les phases, oui ! je les respecte les phases. J’ai l’éliquis à prendre deux fois par jour, aussi l’amiodarone et l’hydroxyne que le matin, et encore un autre dont j’ai oublié le nom.

- Bien ! mais as-tu fais des efforts au niveau de ton alimentation ?

- Écoute, Maman, je fais pour le mieux. Plus de beurre, plus de fromage, plus de jambon, et plus je ne sais quoi encore.

- Et le yaourt ?

- Là, j’ai du mal.

- Et le vin ?

- Bon d’accord ! tu veux en venir où ? Tu sais bien que ne peux pas manger sans vin ; c’est contre ma nature, et encore plus nuisible à mon appétit.

- Y’en a bien qui buvaient plus que toi, et qui arrivent à s’en passer… C’est lié à une volonté, tout simplement. Il faut savoir ce que tu veux réellement.

- Encore quelques de tes phrases toutes faites. Entends que dès l’instant où tu pollue ta vie, histoire de conserver la santé qui serait censée la perdurer, il faudrait examiner en profondeur le but probant. Vivre vieux, peut-être ? Au risque de me répéter, à mon tour, je ne vois pas exactement l’intérêt prédominant qui m’engagerait à un tel entêtement. D’autant que les places au soleil deviennent de plus en plus rares.

- Eh bien vivre, vivre plus longtemps. Tu deviens négatif.

- Tiens, bah ! évoque ça ; c’est d’actualité. Pour changer de conversation, note que nos gouvernants prévoient encore de repousser l’âge de la retraite. Cet âge de vie qui, selon de hautes études, serait supérieur à celui de nos aïeux. Enfin, ils parlent d’espérance de vie pour noyer la carpe du déficit des caisses. Donc, à l’analyse de ces dernières nouvelles prolifiques, comment veux-tu que je m’attache, moi, à mon espérance de vie ? Un supplément de calvaire, tu veux dire.

- Je sais, je le sais bien, et suis d’accord avec toi, mais, de mon côté, si je reprends tes expressions, t’as encore beaucoup à faire avant de partir. Beaucoup à écrire, disais-tu.

- Certes, mais c’était du temps où j’avais de l’espoir en moi, et en bon nombre de choses. C’était encore une époque où j’avais de l’affection pour l’humanité… À cause de mes enfants, bien sûr.

- N’accuse pas tes enfants, s’il te plaît. Eux, ils ne sont certainement pas pressés de te voir partir. Et tes petits enfants, t’y a pensé ?

- Là, tu sors le final de ta tirade : « à la fin je touche ». Je pourrais en effet rester entièrement d’accord avec toi. Ceci dit, je ne crois pas que mes petites-filles soient enclines à observer, par convenance, un papy, mourant de surcroît, s’attachant à une existence qui ne lui a rien laissé de concret. De surcroît encore, un papy qui ne leur laissera pas grand-chose non plus.

-T’as les idées noires aujourd’hui.

- Pas plus qu’hier, et puis écrire, écrire ; écrire pour être lu par un francophone sur cent mille ? Reconnais-là qu’il s’agit davantage de survie.

- Eh bien ! même s’il faut le percevoir de cette façon, entends que la vie reste un capital-temps demeurant apte à servir un jour ou l’autre. Si tu te lasses de son intérêt pour l’instant, rien ni personne ne peut t’affirmer qu’il n’est pas susceptible de réapparaître cet intérêt. Voyons que, pour l’heure, tu peine à gérer ton immédiat, mais jamais ton devenir ne saurait se confirmer toujours identique.

- En somme, tu voudrais que je sois ce que je devrais être d’une idée d’un jour être celui que je ne suis pas… Ce serait-là une opinion défendable si le passé ne m’avait pas tant fourni d’amertumes, s’il ne s’était pas encombré que d’échecs, déceptions et autres mille avaries du genre. De ton côté, comprends que l’existence ne présente aucune nécessité absolue, si ce n’est celle de fuir les maux et les dangers qui la menacent. Elle nous offre, en général, rien d’autre que la fatigue dont elle s’assortie. Une perpétuelle baignade dans les hydrocarbures !

- T’es en plein désespoir, mon garçon.

- Désespoir de quoi ? Non ! je tue le temps. Disons que je le justifie et l’occupe avec des palliatifs cérébraux. Et puis, l’espoir et le désespoir dont tu parles, restent tous deux capables de polluer ou d’enjoliver le présent.

- J’en connais un de tes palliatifs cérébraux… Le whisky !

- Non ! non ! je n’y touche plus.

- Tu mens !

- Pas forcément. Peut-être, je minimise la gravité. Pour ne pas t’inquiéter, par exemple.

- Oui ! et je sais ce que tu vas me dire : que le mensonge est tout autant subtil que la vérité insipide… Tu cherches la mort ?

- Non ! Bien sûr que non, mais…

- Mais, mais, j’ai, moi, l’impression de parler dans le vide. L’amiodarone, pour ne citer que cette pilule, mêlée au whisky, ça devient un véritable volcan : une baïonnette en plein cœur.

- De toute façon, j’espère que tu n’as pas oublié que je veux partir avant toi ?

- Qu’est-ce que tu me racontes-là ? Tu sais bien que je suis morte la semaine dernière.

- Bah non ! enfin oui ! maintenant que tu me le rappelle… Mais, si t’es morte, comment fais-tu pour me téléphoner ? … Et pourquoi je te réponds ?...

- Ah oui ! en effet… Si je te parle, si tu m’entends, c’est que tu dois être déjà mort, toi aussi.

- Ben voyons ! et moi qui me disais que la mort, c’est un demain que je ne verrais jamais.

- T’as des regrets ?

- Non ! C’est du prévu, c’est le mauvais qui s’impose... Dire que j’ai abandonné un demi-litre dans la cuisine !

 

Laurent Lafargeas, 2015.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

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